L'Evangile m'a appris une chose : il ne faut jamais avoir peur de la vérité, car « Celui qui fait la vérité vient à la lumière, afin que soit manifesté que ses oeuvres sont faites en Dieu » (Jn 3, 21).

En tant que baptisés, nous avons le devoir d'être prophètes : c'est-à-dire de toujours défendre la vérité quand celle-ci est bafouée. Refuser de dénoncer des crimes au nom d'un soit-disant « amour de l'Eglise » n'est ici qu'une façon minable de dissimuler sa lâcheté derrière de pieux prétextes. On ne construit jamais l'Eglise sur des mensonges !

Il y a des dates qui marquent l'histoire. Si celle du 5 février 2009 n'a pas fait autant de bruit qu'elle aurait dû dans les médias, au sein de l'Eglise Catholique, elle a sonné le glas de l'une des plus incroyables et monumentales impostures de toute l'histoire de l'Eglise. Ce jour là, il y a eu une seule et sourde détonation : la Légion du Christ reconnaissait officiellement que son fondateur, le père Marcial Maciel, avait eu « des comportements indignes de sa condition sacerdotale ». Cette détonation, cachée maladroitement par mille périphrases et euphémismes, sera ensuite suivie d'une lente déflagration, entraînant soixante-dix de mensonges sur son passage.

Aujourd'hui, que savons-nous exactement ?

  • Les premiers abus répertoriés datent de 1938. Maciel, 18 ans, est alors séminariste pour le diocèse de Veracruz. Il introduit de jeunes enfants dans l'enceinte du séminaire et abuse d'eux. Mais il est surpris, puis dénoncé par des femmes de ménage. L'évêque pique une colère noire contre Maciel, et lui signifie son expulsion immédiate du séminaire. Dans la soirée, Maciel apporte une tisane à l'évêque... et ce dernier meurt quelques heures plus tard. S'agissant d'un séminaire clandestin, au moment des persécutions religieuses, les supérieurs du séminaire ne peuvent pas dénoncer le jeune séminariste à la police, et se contentent de le mettre à la porte.
  • Après s'être fait exclure de plusieurs séminaires, pour des raisons obscures, Maciel atterri dans le diocèse de Cuernavaca où il obtient la protection de l'évêque, qui est un parent. Celui-ci l'autorise à fonder une congrégation, l'ordonne prêtre contre toutes les exigences du Droit Canonique (il n'avait pratiquement pas fait d'études) et le maintient dans ses fonctions alors que les premières accusations d'abus sexuels lui sont rapportées par un père du famille (qui accuse Maciel d'avoir obligé son fils à le masturber, à plusieurs reprises).
  • Entre les années 40 et 60, le père Maciel abuse de plusieurs dizaines d'enfants et d'adolescents. Pour arriver à ses fins, il s'installe dans l'infirmerie et prétend avoir des douleurs violentes dans le bas du ventre, qui ne peuvent être soignées qu'en massant ses parties génitales. Les enfants, confinés dans un centre coupé du monde, à des milliers de kilomètres de leurs familles et sous l'emprise d'un homme qu'ils vénèrent comme un dieu, obéissent aveuglément. Ensuite, pour s'assurer de leur silence, Maciel met au point un système redoutable de coercition mentale.
  • Pendant cette même période, le père Maciel élabore sa stratégie apostolique, qui peut se résumer en une formule : « la fin justifie tous les moyens ». Ainsi pour trouver des soutiens dans la hiérarchie ecclésiastique, il joue la carte de la séduction, fait des cadeaux aux cardinaux importants de la curie romaine, ose parfois même faire quelques pots-de-vin « pour vos bonnes oeuvres, monseigneur ! » et n'hésite pas à produire de faux documents et à imiter la signature de tel ou tel évêque. Pour trouver de l'argent, il abuse sans aucun scrupule de sa position de prêtre et va même jusqu'à utiliser la figure du pape comme d'une caution morale. Sa technique est simple : Il repère des personnes riches, vieilles et vulnérables, qu'il mystifie, met en état de sujétion et escroque. En ce qui concerne le recrutement vocationnel, tous les moyens sont bons : flatterie, culpabilisation, chantage, mensonges...
  • Alors que ses ouailles vivent dans un dénuement extrême et suivent un rythme de vie inhumain, Maciel mène la belle vie : il dort dans des hôtels de luxe, voyage toujours en première classe, exige des repas très raffinés, etc. Il ne prie jamais, ne lit pas son bréviaire, et ne célèbre la messe que lorsqu'il peut se donner en spectacle et feindre l'extase mystique.
  • Maciel dicte son histoire et celle de la congrégation à ses secrétaires, qui notent la propension impressionnante du père Maciel au mensonge : il ré-écrit toute l'histoire, afin d'apparaitre en chaque circonstance comme un protagoniste extraordinaire et un héros. Parmi ses délires, il raconte comment il a réussi, âgé d'à peine 16 ans, à sauver du massacre plusieurs centaines de personnes, lors d'une manifestation populaire à Orizaba. Et puis, il change les dates, afin de faire coïncider les évènements importants de la congrégation avec des dates symboliques.
  • Au début des années 50, il devient accro à la Dolantine, un dérivé de la morphine. Pour se procurer ses doses, il met en place des stratagèmes abracadabrants, obligeant parfois de jeunes séminaristes à faire des milliers de kilomètres. En 1954, la situation devient très préoccupante : Les supérieurs de la congrégation découvrent plusieurs fois le fondateur complètement défoncé, et essayent de l'obliger à se soigner. Mais Maciel fuit, esquive, manipule.
  • En 1956, il est suspendu de ses fonctions par le Vatican. En fait, depuis 1948, la Congrégation pour les religieux n'arrêtait pas de recevoir des lettres d'accusation et des mises en garde, mais ne réagissait pas, pensant qu'il s'agissait de mauvaises calomnies. Mais là, les accusations sont trop graves, et viennent d'évêques mexicains : « agissements tortueux, double discours, consommation de drogue, acte de sodomie sur des garçons de la congrégation ». Un premier enquêteur est envoyé et met à jour la perversion du système du père Maciel. Il fait un rapport accablant en février 1957. Mais quelques semaines plus tard, le Vatican renvoie deux enquêteurs qui reprennent l'enquête à zéro et adoptent immédiatement la version aberrante de Maciel et des légionnaires, qui mentent tous pour protéger leur fondateur vénéré. Motif invoqué : on juge l'arbre à ses fruits. L'arbre ne peut pas être mauvais, puisqu'il y a tous ces fruits. Ainsi, l'Eglise fait une enquête dont elle a vraisemblablement décidé les conclusions en amont. Le père Maciel, blanchi, reprend sa place à la tête de la congrégation et ceux qui l'ont dénoncé sont virés.
  • Pour se faire pardonner, le Vatican propose d'offrir le Décret de Louange à la jeune congrégation. Mais une nouvelle crise interrompt le processus, en 1962 : d'abord de nouvelles accusations de consommation de drogue, en Espagne, par un grand professeur de pharmacologie. Et puis, quelques mois plus tard, Maciel est arrêté par la police pour consommation de drogue, toujours en Espagne. Le Vatican intervient et obtient sa libération.
  • Un évêque, qui a connu Maciel au séminaire, menace de dévoiler la véritable nature du père Maciel au Vatican. Celui-ci répond par une menace de mort. Et quelques semaines plus tard, l'évêque mexicain meurt d'un accident de voiture...
  • Alors que dans les premières années de la congrégation, le père Maciel dictait toute sa correspondance, et voulait avoir un contrôle absolu sur celle-ci, dans les années qui suivent, il met en place un groupe de prêtres, à la direction général, complètement acquis à sa cause, qui écrivent en son nom. Ainsi, les jeunes religieux, se sentant privilégiés d'entretenir une correspondance avec le fondateur, sont pris au piège!
  • Au cours des années 70, Maciel, qui vouait pourtant une haine viscérale contre les femmes, change de bord et fonde un foyer avec une jeune femme mexicaine, qui a trente ans de moins que lui. Il adopte un enfant, né d'un première union de sa femme, et lui fait deux autres enfants. Il possède plusieurs passeports et plusieurs identités, et c'est sous un faux nom que sa femme et ses enfants le connaissent. Pour expliquer ses longues périodes d'absence, il se fait passer pour un agent commercial de l'entreprise Shell, et à ses heures perdues pour un espion du gouvernement. Quelques temps plus tard, il rencontre une autre femme avec qui il fonde un second foyer et qu'il installe en Espagne. Il semble qu'il ait eu une troisième femme, en Suisse, avec qui il aurait eu une fille, morte accidentellement en France quelques années plus tard.
  • Maciel abuse sexuellement de ses propres enfants.
  • Dans les années 80, le père Maciel arrive à mystifier le pape Jean-Paul II, qui devient vite l'un de ses alliés les plus zélés. Maciel lui vend des solutions miracles pour tous les problèmes de l'Eglise, et Jean-Paul II, miné par la peur du progressisme et des idéologies de gauche, encourage aveuglément la Légion du Christ. Il approuve les Constitutions de la congrégation contre l'avis de tous ses conseillers, qui voient dans celles-ci une remise en cause de tous les apports du Concile Vatican II. En 1994, le pape Jean-Paul II écrit un texte de louange à la gloire du père Maciel, à l'occasion du 50ème anniversaire de la congrégation: "Depuis le jour de votre ordination sacerdotale, Vous avez voulu mettre le Christ, l'Homme Nouveau qui révèle l'infini amour du Père aux hommes qui ont besoin de rédemption, comme critère, centre et modèle de toute votre vie, et de celle de ceux qui, depuis 1941 vous ont suivi, découvrant en Vous un père spirituel proche et un guide efficace dans l'aventure passionnante du don total à Dieu dans le sacerdoce." Les victimes du père Maciel ressentent de la colère et de l'indignation, et commencent à se mettre en contact les uns avec les autres.
  • A la même époque, un autre ancien légionnaire, Juan Manuel Amenabar, qui avait cautionné et participé pendant des années aux mauvais coups du père Maciel, se retrouve dans un lit d'hôpital, abandonné par tous. Il laisse une consigne à ses anciens compagnons : « j'ai pardonné, mais je demande la justice. » et meurt dans des conditions très mystérieuses. Apparemment, la Légion semble pressée de faire disparaître son corps. Sa chambre est pillée. Ses documents personnels, très compromettant pour la Légion, disparaissent...
  • En 1997, les victimes du père Maciel, n'arrivant pas à se faire entendre par l'Eglise, ni par les médias mexicains, décident de rendre publiques leurs accusations par un journal américain, le Hartford Courant. La Légion du Christ contre-attaque et défend son fondateur par tous les moyens : intimidations, campagnes de calomnies, fausses déclarations, mensonges, etc.
  • Le père Maciel se met alors à jouer au saint, pour convaincre tout le monde de son intégrité. Des vidéos et des livres de propagande sont fabriqués par la Légion du Christ pour défendre le fondateur.
  • En 2006, le pape Benoît XVI, demande au père Maciel de se retirer pour mener une vie de prière et de pénitence : une tapette sur les doigts, à laquelle il n'obéira bien sûr pas.
  • Le 30 janvier 2008, le père Maciel meurt en Floride. Tous les hauts responsables de la Légion sont avec lui, ainsi que l'une de ses maitresses et sa fille. Il meurt en refusant de demander pardon. A sa mort, les supérieurs décident de mentir à l'ensemble des légionnaires, pour entretenir le mythe du saint fondateur.
  • Les enfants du père Maciel, à qui l'indigne fondateur avait promis un héritage somptueux, exigent que la congrégation leur verse de l'argent, et menacent d'aller tout révéler à la presse. Les légionnaires n'ont d'autre choix que d'annoncer publiquement la double vie du fondateur : la détonation a lieu le 5 février 2009.

Bien sûr, il était techniquement impossible de faire tenir tout cela... en 52 minutes, si bien qu'il a fallu faire des choix. Bernard Nicolas et Linda Salas Vega se sont donc concentrés, dans la première partie, sur les abus sexuels du père Maciel et la structure sectaire de la congrégation. Le narrateur s'efface devant les témoignages des anciennes victimes du père Maciel : de vieux messieurs, qui peinent à retenir leurs larmes quand ils évoquent les systèmes coercitifs utilisés par Maciel pour faire taire ses victimes.

Ensuite, le documentaire s'interroge sur la responsabilité des papes dans ce scandale. Fernando Gonzalez, un psychologue-sociologue mexicain qui a longuement étudié ce dossier, a obtenu les archives du Vatican sur le père Maciel, grâce à un groupe de prêtres travaillant au Vatican et confrontés à de gros problèmes de conscience. Au final, ce sont 213 documents, dont un bon tiers sont des lettres d'accusation et de dénonciation, qui lui sont remis. Impossible de le nier : le Vatican était au courant de tout depuis les années 50.

Pourquoi le cardinal Ratzinger, qui avait reçu une plainte canonique en 1998, contenant une dizaine de témoignages sérieux, provenant d'anciens légionnaires devenus qui professeur d'université, qui instituteur, qui avocat, qui encore prêtre, n'a-t-il pas lancé une enquête ? Pourquoi a-t-il attendu d'être élu pape pour commencer à ouvrir les archives de l'Eglise ? Pourquoi n'a-t-il en définitive jamais rien fait pour sauver les victimes de cette congrégation diabolique ?

L'histoire d'un prêtre diocésain, le père Alberto Athié, permet de comprendre que le cardinal Ratzinger est lui-même complètement sous l'emprise de cette congrégation. Il est hors de question de toucher à une communauté si jeune, si dynamique, si prometteuse !

Afin de comprendre que la Légion du Christ n'est pas un problème lointain, qui ne concerne que le Mexique, la troisième partie du documentaire montre comment la Légion du Christ a réussi à s'infiltrer en France dans les milieux d'affaire les plus huppés, en utilisant toujours les mêmes méthodes d'entrisme : séduction, manipulation, etc.

Je sais que Bernard Nicolas et Linda Salas ont fait un énorme travail d'enquête, pour réunir les pièces de ce puzzle géant, et arriver à en donner une image assez cohérente. Au cours du tournage, Bernard a accumulé une quantité monumentale de témoignages : jamais, m'a-t-il avoué, tout au long de sa carrière, il n'a eu autant de matière à exploiter.