Après 23 ans dans la Légion du Christ, j'ai discerné que la meilleure chose que je pouvais faire était d'abandonner la congrégation en 2009. Depuis la nomination du cardinal De Paolis, j'ai suivi et attendu les réformes escomptées. Aujourd'hui, deux ans plus tard, j'ai décidé de sortir de mon silence pour exprimer ma profonde déception ainsi que ma sérieuse préoccupation pour tous les braves jeunes hommes et tous les prêtres dévoués qui composent la congrégation.

En réalité, il faut bien admettre que la Légion du Christ ne fait pas partie de ces vieilles familles religieuses qui sont à la fois pleines d'expérience, reconnues et appréciées, et qui mériterait que l'Eglise dépense beaucoup d'énergie pour la sauver. Ses 71 années d'existence sont constellées de controverses. De sérieuses questions ont été soulevées au sujet des différentes « approbations » de la Légion dans les années 40 en raison de tous les mensonges du père Maciel. La Légion a également failli être dissoute, dans des circonstances douteuses, après une enquête menée par le Vatican vers la fin des années 50. J'ai soutenu l'idée, pendant un certain temps, que la meilleur solution pour les Légionnaires, comme pour l'Eglise, aurait été que Benoît XVI exige la dissolution de la congrégation, purement et simplement. Il ne l'a pas fait.

Bien au contraire, nous avons été les témoins de l'enlisement des réformes, en partie à cause du délégué pontifical, le cardinal De Paolis. Bureaucrate et canoniste de longue date du Vatican, ne parlant pas un mot d'espagnol, De Paolis a pris deux décisions qui, au fil du temps, pourraient bien conduire la congrégation à sa ruine complète. D'abord, il a fait le choix de laisser les proches collaborateurs du père Maciel à des postes de gouvernement dans la congrégation. Deuxièmement - et c'est ce qui est le plus surprenant - le Cardinal a choisi de renoncer à faire une enquête approfondie et indépendante pour déterminer les complicités de Maciel au sein et hors de la congrégation.

Pendant ce temps, le travail du cardinal concernant « le processus de profonde ré-évaluation » a consisté à nommer quelques groupes de dialogue au sein des légionnaires afin de réfléchir sur les constitutions actuelles, à confier à une petite commission de prêtres légionnaires (dont certains issus des plus proches collaborateurs de Maciel) la tâche de « ré-écrire » le texte des Constitutions, et à préparer le terrain pour un chapitre général de la congrégation, lequel devrait avoir lieu au cours des 2 ou 3 prochaines années.

Certains membres actuels, qui espéraient réformes structurelles importantes, pensent aujourd'hui que le résultat le plus probable d'un tel processus se limitera à des changements superficiels et cosmétiques. On est à des années lumières des changements radicaux de la culture interne de la congrégation escomptés.

Afin d'être rassurés, les fidèles catholiques ont le droit d'avoir enfin un compte-rendu détaillé qui expliquerait comment une affaire comme celle du père Maciel et de la Légion du Christ a pu avoir lieu dans l'Eglise. Les faits – et peu importe ce qu'ils pourraient révéler en terme de négligence, d'omission et même de complicité au sein de la curie romaine – seront toujours bien moins scandaleux que le refus actuel de reconnaître et d'accepter la vérité.

Entre temps, les supérieurs de la Légion ont fomenté une culture institutionnelle d'opposition systématique aux réformes vraiment attendues. La grande majorité des supérieurs assument que la partie centrale des normes et des traditions de la Légion du Christ est fondamentalement saine et mérite donc d'être sauvée. Cette idée est soutenue par la conviction que la nomination d'un Délégué constituerait une « approbation » pontificale de facto, justifiant la continuation de la congrégation, ainsi que de l'affirmation péremptoire selon laquelle la congrégation possèderait un charisme et une mission valide. Ces affirmations demeurent des assertions non-argumentées qui auraient besoin d'une solide justification théologique.

Il est également inquiétant de constater que de nombreux supérieurs légionnaires, face à la multiplication des affaires d'abus sexuels ou d'infidélités, continuent à fomenter et encourager une culture de dissimulation et de manque de transparence. C'est ainsi que pour répondre à l'affaire du père Thomas Williams (qui a eu quelques aventures sexuelles, il y a quelques années, et a pourtant continué à assumer par la suite des responsabilités médiatiques importantes au sein de la congrégation) le père Alvaro Corcuera s'est expliqué dans une lettre d'une malhonnêteté patente, publiée sur le site internet de la Légion le 21 mai. Dans celle-ci, le directeur de la Légion assure à ses membres que la Légion du Christ possède aujourd'hui les instances de contrôle éthique pour prévenir tout écart éventuel au sein de la congrégation : «Aujourd'hui, quand une accusation sérieuse est posée à propos de n'importe quel légionnaire, nous prenons des mesures de précaution.» La lettre évite bien entendu de donner des explications sur le système habituel d'étouffement des affaires par les supérieurs légionnaires, y compris par le père Alvaro lui-même, qui admet de façon étonnante avoir couvert cette affaire, non seulement pendant la Visite Apostolique, mais également pendant la première année de présence du cardinal De Paolis au poste de Délégué pontifical.

Après avoir eu l'occasion d'échanger longuement avec un prêtre légionnaire, fortement impliqué dans le traitement de ces affaires d'abus sexuels, je ne peux conclure qu'une seule chose : la lettre du père Corcuera n'aurait jamais vu le jour si la presse n'avait pas obligé la congrégation à reconnaître les accusations portées contre certains légionnaires, et si un ancien légionnaire n'avait pas transmis des dossiers à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi.

C'est ensuite l'allégeance aveugle des légionnaires aux actuels supérieurs majeurs qui, en retour, est devenu l'obstacle principal de l'émergence d'une nouvelle direction depuis l'intérieur des rangs légionnaires. Cette loyauté aveugle à des hommes qui ont été d'une négligence impardonnable dans leurs relations avec Maciel est incompréhensible. L'Eglise n'a jamais exigé de ses religieux qu'en obéissant à leurs supérieurs, ils laissent à la porte leur raison et leur esprit critique.

Il est également très troublant de noter plein de signes qui manifestent qu'il y a encore une résistance institutionnelle au discernement vocationnel dont ont tellement besoin les prêtres et les séminaristes qui restent dans la Congrégation. La première chose dont avaient besoin les légionnaires il y a trois ans – et que tant de légionnaires ont besoin aujourd'hui – c'est évidemment de pouvoir suivre un nouveau processus de re-discernement de vocation !

Pourquoi ? Parce que les révélations sur les vicissitudes du père Maciel avaient de quoi bouleverser – dans l'esprit et dans le coeur de tous les légionnaires – leurs représentations de la famille religieuse qu'ils avaient décidé un jour de rejoindre, chacun en son temps. En effet, cela les aurait naturellement amené à relire et rediscerner leur vocation... Qui d'entre nous aurait fait le choix d'entrer dans la Légion, ou de prononcer des voeux, ou encore d'être ordonné prêtre... en toute connaissance des dépravations morales du père Maciel ? Dans mon cas personnel, la seule décision prudente que j'ai pu prendre en 2009 a été de chercher immédiatement un directeur spirituel solide, extérieur à la Légion.

Tous les légionnaires, à l'heure actuelle, auraient dû se voir offrir une assistance de cet ordre. Tous les légionnaires qui continuent dans la congrégation et qui n'ont pas eu l'occasion de faire un tel discernement, devraient recevoir les moyens pour cela. Apparemment, les supérieurs actuels de la congrégation ne semblent pas vraiment sensibles à genre d'action pastorale. Et c'est pourquoi, les familles des séminaristes légionnaires feraient bien de continuer à convaincre leurs proches de demander une période de temps pour revenir à la maison, dans un environnement non-légionnaire, et se faire aider par un bon directeur spirituel, extérieur à la congrégation, afin de discerner soigneusement la volonté de Dieu dans leurs vies.

Une réforme est-elle seulement possible dans un tel environnement ? Aucun des observateurs de cette folle saga – et a fortiori, les légionnaires eux-mêmes – ne devraient se voir privés des possibilités infinies de l'Esprit Saint. Et cependant, étant donné le gouvernement actuel de la Légion, nous avons de sérieuses raisons d'émettre des doutes. Il semble aujourd'hui que la congrégation soit en train de mourir, lentement mais sûrement. Or, cette disparition à petit feu de la Légion du Christ – selon mon avis personnel, et l'avis de beaucoup d'autres – nous apparaît finalement comme un soulagement bienvenu.

L'Eglise n'a pas besoin de l'institution de la Légion du Christ. Ce qui est bon dans la Légion, c'est l'ensemble des éléments de spiritualité, de piété et les traditions de vie religieuse qui n'appartiennent pas exclusivement à la Légion, mais qui proviennent du patrimoine spirituel de l'Eglise. Par contre, ce dont l'Eglise a vraiment besoin, ce sont tous ces hommes bons et zélés, qui composent actuellement la congrégation.

Commentaire de l'association ReGAIN :

Le père Berg a brillamment réussi à exprimer, dans un message à la fois concis et puissant, les inquiétudes que nous portons au sujet du besoin si urgent de réformes dans la Légion, ainsi que les principales raisons qui expliquent l'échec de ce processus. Il manifeste une préoccupation certaine pour les légionnaires dont les vies ont été les plus affectés et il propose quelques solutions pratiques. Père Berg, nous vous remercions et espérons que certaines personnes haut-placées pourront entendre votre message.

Beaucoup de personnes espéraient de véritables réformes, surtout depuis que le Vatican avait publié son communiqué de 2010, et qu'un délégué avait été envoyé avec des pouvoirs étendus pour tenter l'impossible. Nous nous demandions alors quels seraient les nouveaux chefs auxquels serait confié le commandement de la congrégation, et surtout où ils trouveraient ces nouveaux chefs capables d'insuffler quelques étincelles de vie dans le cadavre puant d'une organisation finalisée jusque là à apporter pouvoir, argent et gloire à un être dépravé.

Faisons un bref récapitulatif du processus de réformes depuis deux ans :

Le délégué est arrivé, et il ne parlait pas espagnol. Cela allait déjà rendre l'opération plus compliquée encore. Son champ d'expertise concernait principalement le Droit canonique et la gestion financière. Ce talent pouvait s'avérer utile pour décrypter le fonctionnement économique de la congrégation. Mais cependant, sa seule tâche semble avoir été rapidement limitée à la ré-écriture des Constitutions. Il n'y aurait même pas d'investigation pour déterminer les éventuelles complicités du père Maciel. Aïe, aïe, aïe ! Et pourtant, arrivés là, certains continuaient encore à y croire.

La nomination de ce nouveau commissaire a également donné à la Légion le sentiment d'avoir le soutien explicite du Vatican. Très peu de temps après être arrivé, le nouveau commissaire a écrit une lettre qui ressemblait en fait à une lettre d'amour à la Légion. Une telle attitude était bien sûr étonnante, mais certains y ont vu une forme de sagesse : le miel, plutôt que le vinaigre. Soit.

Le recrutement agressif et la recherche de fond ont continué. De même que les ordinations sacerdotales et les consécrations au Regnum Christi. Toute l'ancienne garde rapprochée de Maciel est restée, bien que certains d'entre eux ont changé de casquette à l'occasion. Le délégué n'a pas mis trop de temps pour donner l'impression qu'il se sentait très à l'aise dans sa nouvelle charge.

De plus en plus de gens qui espéraient des réformes ont alors décidé de partir, y compris certains membres éminents. Un certain nombre d'entre eux ont même rendu publiques leurs motivations.

On a alors assisté à une tentative à fois timide et maladroite d'exprimer quelques regrets aux victimes du père Maciel. Mais les larmes de crocodile n'ont convaincu personne.

L'impossible quête du charisme manquant a continué. Il devait bien y en avoir un quelque part. Les dirigeants de la congrégation ont écrit différentes lettres à leurs membres pour les encourager à continuer à « partager leur amour pour Dieu » (ce qu'il faut traduire par : «ne cessez pas le recrutement!»). Certains continuaient à observer la situation, dans l'espoir fou que l'Esprit Saint inspire finalement un tel de se lancer sur son cheval noir pour sauver la situation. Mais personne n'a reçu ce genre d'inspiration divine, et le cadavre de la Légion est resté là, encore plus mort qu'avant. Les jeux ont repris comme d'habitude. Les mensonges et la structure de secret n'a jamais changé.

Un groupe de femmes consacrées a alors craqué. Elles ont quitté le Regnum Christi pour former leur propre mouvement. Les réactions des dirigeants de la Congrégation et du commissaire ont été pathétiques: celles qui restent ont été déclarées «loyales», et les autres «infidèles».

L'ancienne garde rapprochée de Maciel a repris ses bonnes vieilles méthodes. Le Délégué du Vatican a alors affirmé que son travail ne consistait pas à nettoyer la maison, mais de superviser le travail de ré-écriture des Constitutions.

Certains ont alors imaginé que le commissaire, dans sa grande sagesse, était en train d'offrir à la Légion une corde pour se pendre. Le père Berg fait allusion à cela - qui est en fait un manque de sagesse, quand il dit que la Légion «a évité de justesse d'être dissoute, dans des circonstances douteuses, après une enquête diligentée par le Vatican sur le père Maciel, à la fin des années 50».

De nouveaux ennuis pour l'Eglise ont continué à arriver, au fur et à mesure que des révélations faisaient apparaître que les supérieurs de la Légion avaient soigneusement caché des informations gênantes pendant des années.

Le père Berg fait alors une réflexion magnifique : tous les prêtres légionnaires (et nous pourrions également inclure les membres consacrées du 3ème degré) ne mériteraient-ils pas de se voir offrir un temps hors de toute emprise de la Légion et du Regnum Christi, pour discerner ce que Dieu les appelle à faire ? Ceux qui n'ont pas de familles suffisamment riches pour les accueillir pourraient alors recevoir une assistance financière pour un temps raisonnable. La moindre des choses, de la part de la Légion, serait de renoncer à donner une direction spirituelle à ses membres, étant donné que ce moyen est systématiquement utilisé pour les manipuler.

L'Eglise devrait également suivre l'exemple de ces jeunes femmes, anciennes «pré-candidates» du mouvement des consacrées, qui écrivent leur témoignages sur le blog 49weeks.

Ces jeunes femmes offrent en effet de l'aide aux prêtres légionnaires et aux membres consacrés du Regnum Christi qui désirent quitter, mais souffrent trop, n'arrivent pas à trouver de travail, ont du mal à comprendre ce qui leur arrive ou bien ont juste besoin de soutien.

Pourquoi l'Eglise n'offre-t-elle pas toutes ces choses ? Pour l'Eglise n'est-elle pas celle qui reconnaît justement le besoin urgent de discernement dont parle le père Berg ? Pourquoi l'Eglise continue-t-elle de s'embêter à apporter des réformes d'une façon si incompétente ? N'y a-t-il donc plus personne là-haut ?