(...) Le clivage peut concerner le sujet lui-même. Le moi se scinde en deux parties, sans relations entre elles, alors même que le sujet n'en a pas conscience. Ce mécanisme de défense constitue le coeur de l'organisation perverse, dans laquelle le sujet fonctionne simultanément dans deux registres incompatibles entre eux. D'une part, le sujet est adapté à la réalité ; de l'autre, il commet des actes répréhensibles. Comme les autres mécanismes de défense, le clivage du moi est une stratégie de lutte contre l'angoisse et l'effondrement dépressif.
(...) Une modalité moins extrême de clivage du moi se retrouve chez certaines personnes qui découvrent des tendances sexuelles incompatibles avec leur état de vie (pères de famille ou prêtres) mais refusent de le quitter pour différentes raisons, bonnes ou moins bonnes. Ils se résignent à continuer leur vie entre deux univers soigneusement séparés temporellement et spatialement. La conséquence en est immanquablement un arrêt de leur croissance personnelle et une sorte de stérilité des secteurs psycho-affectifs, qui laissent toutefois sauves et fonctionnant à mer-veille d'autres fonctions notamment intellectuelles. Sans qu'ils ne le conscientisent vraiment, leur vie perd sa cohérence, s'enlise dans la dichotomie entre l'idéal qu'ils proposent aux autres et ce qu'ils vivent dans des épisodes cachés. Ils ne s'engagent pas non plus dans une vie amoureuse qui les confronterait aux exigences de l'altérité. Le clivage leur permet de maintenir un statu quo qui leur évite la souffrance de la transformation personnelle.

Le clivage du moi peut être orienté vers une recherche de jouissances non directement sexuelles. Un prêtre, un religieux peuvent être séducteurs sans toutefois commettre d'écarts répréhensibles. La conformité à la morale reste parfaite mais la recherche de gratifications de différents ordres est excessive et toujours non consciente, comme pour compenser une abstinence non intégrée en vue d'une vie réellement spirituelle. Ils peuvent se donner du pouvoir sans en avoir conscience en se rendant indispensables, en suscitant une admiration dont ils se défendent d'avoir voulu la provoquer. Mais là encore, c'est leur évolution humaine qui en pâtit. Ils deviennent de plus en plus divisés entre un style de vie dépouillé, conforme à leur engagement religieux, et un attachement en partie inconscient à de multiples satisfactions narcissiques.

in Le Divin et le divan, de Macha Chmakoff, pp 52-59