Avant d'aller plus loin, sachez que je connais la Légion du Christ de l'intérieur, pour en avoir été membre pendant plus de six ans (de 1999 à 2006). J'ai rejoint cette congrégation à 22 ans, après avoir fait des études de philosophie à l'IPC. J'ai quitté la congrégation parce que j'étais miné en permanence par une multitude de problèmes de conscience, étant par obéissance amené à appliquer une méthodologie d'apostolat tellement contraire à l'Evangile. Un an et demi après avoir quitté la Légion du Christ, j'ai rejoint le séminaire de Paris, grâce auquel j'ai pu faire une relecture de mes années dans la Légion. J'ai finalement quitté le séminaire, trop bousculé par toutes les révélations sur la double vie du père Maciel, et réalisant que les blessures laissées par mon parcours dans la Légion étaient trop profondes pour continuer sereinement dans la voie du sacerdoce.

Depuis environ deux ans – en fait, depuis la révélation officielle de la double vie du père Maciel – j'ai ressenti le besoin de me plonger dans cette sombre affaire, afin de comprendre comment on en était arrivé là. Je voulais connaître la vérité, toute la vérité et rien que la vérité.

J'ai lu une grande partie des travaux qui ont été écrits jusqu'à présent sur l'affaire Maciel, en anglais et en espagnol. Je ne prétends pas tout savoir, et encore moins présumer des intentions des uns et des autres, mais les éléments que je connais, aujourd'hui, me permettent de porter un certain nombre de jugements assez objectifs sur la question. J'ajoute que je connais personnellement plusieurs victimes du père Maciel, avec qui je suis en contact régulier.

L'objet du scandale.

Le 30 janvier dernier, Madame Lucrèce Rego a publié un article étonnant que l'on pourrait résumer ainsi: «Pour avoir fait autant de bonnes choses, le père Maciel ne pouvait pas être aussi mauvais qu'on le prétend». C'est une thèse assez surprenante, à la lumière de tout ce que l'on sait maintenant sur le fondateur de triste mémoire. Mais après tout, Dieu seul sonde les coeurs et les reins, et il n'est pas interdit d'émettre une telle hypothèse.

Le problème, c'est que pour étayer son raisonnement, Madame Rego multiplie les sous-entendus, jusqu'à apparaître carrément sarcastique à l'égard du Pape. L'emphase qu'elle met à propos des capacités intellectuelles de Benoît XVI est tellement exagéré, que cela fini par donner l'impression qu'elle tourne le Pape en dérision: «le cerveau exceptionnel de Joseph Ratzinger», «son esprit fin et lumineux», «son esprit rationnel et extraordinairement lucide», de nouveau «le cerveau du cardinal Ratzinger», «notre cher et admirable Benoît XVI, intelligent et sage comme peu de personnes dans le monde», et encore «le cerveau du Pape pourra se reposer le jour du jugement final, lorsque la vérité viendra à la lumière»... Tout cela, pour conduire le lecteur à admettre que le Pape n'a pas été capable de résoudre le casse-tête de la crise légionnaire.

Il y a une certaine dose d'ironie dans cet article, ou alors une maladresse inexplicable de la part d'une personne ayant autant de responsabilités dans l'Eglise.

Car Madame Rego, membre très active du Regnum Christi, est également la directrice du réseau international catholic.net, l'un des plus grands portails catholiques sur le web, existant dans plusieurs langues, et bénéficiant des informations fournies par l'agence de presse Zenit, elle-même dirigée par un ancien légionnaire, Jésus Colina. Un tel article, provenant d'une membre aussi imminente du Regnum Christi - un mouvement ne jurant que par sa fidélité inconditionnelle au Pape - est quelque peu... surprenant.

Mais ce n'est pas tout. Madame Rego met en doute les conclusions de l'enquête concernant le père Maciel, sous-entendant que le Pape s'est fait roulé par quelques mauvaises rumeurs sans fondement: «Pauvre Pape! D'un côté, quelqu'un de confiance (nous ne savons pas qui) lui montre en l'an 2000 (pas avant) «des témoignages indubitables» (nous ne savons pas de qui) prouvant que Marcial Maciel a eu «une vie aventureuse, dissipée, débauchée».

Et de conclure, un peu plus loin: «Le Pape se trouve devant une enigme qu'il n'a pas pu résoudre, et nous sommes avec lui devant ce paradoxe qui interroge le plus intime de notre foi, car il n'y a que deux alternatives: ou bien Jésus Christ a menti quand il a dit «Il n'y a pas de mauvais arbre qui donne de bons fruits», ou bien, si ce n'est pas le cas, c'est qu'il y a forcément quelque chose qui n'a pas encore été découvert dans les «témoignages indubitables» qui ont été présentés au Pape.»

De son côté, le père Giovanni Scalese, de l'ordre des clercs réguliers de Saint-Paul, surrenchérit le 2 février sur son blog: «Personnellement, j'ai noté que jusqu'à présent, on a toujours parlé de «témoignages», et jamais de «preuves». Alors je pose la question: peut-on condamner une personne seulement sur la base de simples témoignages? (…) Le fait que se présente une personne qui prétend être le «fils» du père Maciel est-il suffisant pour démontrer qu'il l'est véritablement? Je demande encore: un test d'ADN a-t-il été fait pour prouver la paternité réelle de ces prétendus enfants? (…) Sur la base des informations qui nous ont été fournis, lesquelles – notons-le – s'attardent sur les détails les plus scabreux des abus que le père Maciel aurait commis, mais omettent de donner quelques preuves que se soit, il me semble qu'on ne peut pas émettre un jugement définitif. Si les seules preuves contre Maciel sont des témoignages, aussi nombreux et convergents qu'ils soient, il pourrait s'agir de simples calomnies (et il y a tant de raisons qui pourraient justifier de telles calomnies).» Dans la suite de son article, le père Scalese appuie son raisonnement en citant les exemples de quelques saints qui ont été injustement calomniées au cours de l'histoire: Jésus, Jeanne d'Arc, Padre Pio et Jean XXIII. Il conclut ensuite son article par une pieuse morale: «L'histoire devrait nous enseigner à être extrêmement prudents avant d'émettre des jugements définitifs, surtout quand il s'agit de morts que ne peuvent plus se défendre. (…) Mais sur les personnes défuntes, il vaut mieux étendre un voile de silence miséricordieux. Parce sepulto!»

D'un autre côté, très sûr de lui, Monsieur Luis Fernando Perez Bustamente, directeur d'un autre portail catholique (InfoCatolica) répond à Madame Rego, le 1er février, en lui faisant la leçon: «Le problème de Lucrèce, c'est qu'elle ne semble pas être capable de comprendre que les péchés de Maciel ne peuvent pas convertir tous les légionnaires en pécheurs. Autrement dit, pour autant que le fondateur a mené une vie de péchés, si la majorité des légionnaires ont vécu leur christianisme saintement, il est normal que la Légion ait produit de bons fruits. Non pas à cause de Maciel, mais à cause de la grâce de Dieu qui opère en chacun d'eux. Le fait que Maciel était un être dépravé ne signifie pas que les légionnaires et les membres du Regnum Christi le soient également. Les enfants ne sont pas responsables des péchés de leurs parents. Bien sûr, le péché de Maciel a affecté toute la Légion, mais pas jusqu'au point de convertir cette dernière en un instrument de péché.»

Et puis, quelques jours plus tard, voilà que le site «Benoît et moi» vient ajouter son grain de sel, avec une couche de préjugés... que je n'arrive tout simplement pas à comprendre. Je cite:

«Je n'ai pas suivi les derniers développements (et guère les premiers), éprouvant un intérêt médiocre pour tout ce a pour objectif plus ou moins avoué de traîner l'Eglise dans la boue, ou, selon l'expression du Saint-Père dans Lumière du monde, de la "clouer au pilori". Même si l'Eglise n'a rien à redouter de la vérité, il ne m'a pas échappé que les plus frénétiques accusateurs de Marcial Maciel ne sont pas à rechercher par les amis du Saint-Père! (voir par exemple « Les nouveaux soldats du pape, Légion du christ, Opus Déi, traditionnalistes », de Caroline Fourest et Fiammetta Venner). Et s'ils veulent vraiment "faire le ménage", il y aurait tant d'autres domaines où exercer leur zèle!»

Ainsi, Béatrice – la personne qui s'occupe de ce site Internet – commence sa revue de presse par un magnifique procès d'intention: tous les contradicteurs du père Maciel sont, a priori, des personnes mal-intentionnées, qui ne cherchent «qu'à traîner l'Eglise dans la boue». La question de la vérité, et les conséquences gravissimes que l'affaire Maciel peut avoir sur l'avenir de l'Eglise? Inutile de s'intéresser à tout cela, car voyez-vous, toute personne qui critique Maciel – qu'elle ait raison ou pas – le place de toute façon parmi les ennemis de l'Eglise. C'est une position facile. Surtout quand on n'a pas été victime soi-même, et qu'on se situe bien sûr... du bon côté!

L'ironie du sort, c'est que c'est précisément grâce à ce genre d'arguments que Maciel a réussi à faire taire ses victimes pendant de nombreuses années. Et à cause de cet esprit à la fois dualiste et ostraciste que le mal a pu se développer impunément dans l'Eglise. Mais je reviendrai là-dessus car c'est un point très important. L'attitude idéologisée de certains milieux catholiques bien-pensants a été précisément l'une des composantes essentielles du terreau dont s'est servi Maciel. Il lui suffisait de jouer le rôle du saint fondateur persécuté par d'affreuses calomnies, provenant «d'ennemis de l'Eglise»... pour manipuler alègrement ses adeptes et ses bienfaiteurs.

J'ai donc décidé de partager quelques réflexions personnelles sur la question. Cependant, toute cette affaire est tellement (mais tellement!) complexe, qu'elle ne peut pas être traitée en quelques lignes.

C'est pourquoi, je vais décortiquer le problème de la façon suivante:

  1. Dans un premier temps, je vais répondre aux questions de Mme Rego et du père Scalese: Quelles sont les sources dont nous disposons? S'agit-il seulement de quelques témoignages anodins? Qui sont les personnes derrière les accusations? Pourquoi l'Eglise n'a-t-elle rien vu pendant tant d'années?
  2. Dans un deuxième temps, je vais faire un résumé de ce qu'on sait, aujourd'hui, de la véritable histoire du père Maciel.
  3. Dans un troisième temps, je vais proposer une autre alternative à la contradiction soulevée par Madame Rego, répondant simultanément aux affirmations de Monsieur L.F. Perez Bustamente.
  4. Enfin, pour conclure, j'aimerais partager mes inquiétudes sur les risques que toute cette affaire peut avoir sur l'avenir de l'Eglise.

A bientôt, donc, pour la suite!