L'héritage de Jean-Paul II
Par Xavier le jeudi 6 janvier 2011, - Jason Berry - Lien permanent
Jason
Berry vient de signer il y a quelques jours deux nouveaux articles qui ont été
publiés dans le National
Catholic Reporter. Je publie ici l'édito du journal, ainsi que la première
partie de l'article en question. Je publierai la seconde partie de l'article
dès que j'en aurai fini la traduction.
Je sais que ces articles vont sans doute émouvoir, voire choquer,
certains lecteurs de ce blog. La question que Jason Berry soulève, et qui n'est
pas des moindres, c'est celle des raisons qui ont permis à Maciel – et à
d'autres – de prospérer en toute impunité, voire de jouir des éloges du
Vatican, pendant tant d'années.
L'article pose un doute sérieux sur le gouvernement de Jean-Paul II. Les
personnes qui me connaissent savent que je reste un grand admirateur de ce
pape. Mon parcours personnel dans l'Eglise a commencé par une conversion très
forte qui est arrivée lors des Journées Mondiales de la Jeunesse, en 1997. J'ai
été profondément marqué par le témoignage et la chaleur émanant de cet homme,
dont je crois personnellement à la sainteté personnelle.
Cependant, il a fait des erreurs d'appréciation par rapport à la Légion, ainsi que sur d'autres sujets d'importance. Cela est aujourd'hui indéniable. Et étant pape, ces erreurs ont eu des conséquences nombreuses, parfois très graves.
Si j'en crois un certain nombre de choses qu'on nous racontait, quand
j'étais encore dans la Légion, certaines décisions de Jean-Paul II par rapport
à la Légion ont été prises très vite, trop vite... et parfois contre les avis
et les conseils de ses collaborateurs. En voici un exemple: On nous racontait
en effet que les évêques chargés du dossier de ces Constitutions étaient
réticents à cause d'un certain nombre de points gênants. Jean-Paul II aurait
alors demandé à voir la liste de ces points et les aurait tous ratifié, l'un
après l'autre, sans vraiment s'attarder sur le contenu de ces derniers. Cette
histoire, qu'on nous répétait souvent dans les homélies données lors la fête de
l'approbation des Constitutions (29 juin) nous était alors présentée comme un
signe de l'esprit prophétique et visionnaire de Jean-Paul II.
Cependant, il me semble qu'à trop vouloir chercher des coupables, on
risque de mettre de côté des circonstances atténuantes qui, dans cette affaire,
ont une importance capitale. J'espère pouvoir publier dans les prochains jours
une petite synthèse personnelle sur ce sujet, car je pense que les choses sont
en fait beaucoup plus complexes et que les torts, comme dans toutes les
structures de péchés, sont largement partagés et se dispersent au cours de
l'histoire.
D'ici là, il me semble que l'article de Jason Berry a l'avantage
soulever des questions intéressantes et de nourrir le débat. Aussi, je le
publie volontiers sur ce blog, même si je ne suis pas forcément d'accord avec
lui sur toutes ses conclusions.
Vérité et appel au renouvellement
L'Editorial du National Catholic Reporter
Il y a une certaine cohérence dans le fait que les dernières années du père
Marcial Maciel Degollado, le fondateur de triste mémoire des Légionnaires du
Christ, aient été à cheval entre les règnes des deux derniers papes, lesquels
ont été profondément marquées par la crise, encore grandissante, des abus
sexuels commis par des prêtres: celui de Jean-Paul II, le personnage qui a fait
le plus pour promouvoir Maciel et sa congrégation, et Benoît XVI, le plus haut
personnage de la curie, pour comprendre les dimensions de la crise et qui,
comme pape, est amené à gérer toutes ses conséquences.
Maciel, qui est mort en 2008, a vécu une double vie monstrueuse et était un
maître dans la manipulation des personnages puissants au Vatican. Il avait un
talent certain pour convaincre ceux qui se laissaient facilement influencer par
des liasses de billets et des courbettes. Son adhésion inconditionnelle, du
moins en public, aux apparences orthodoxes et aux aspects de piété personnelle,
lui ont fourni la couverture dont il avait besoin pour sauver sa face, tout en
dissimulant une vie incluant d'infâmes abus sexuels sur de jeunes séminaristes,
ainsi que la paternité d'au moins trois enfants obtenus ici et là avec
différentes femmes.
Maciel incarnait l'arrogance, le goût du privilège, l'irresponsabilité...
ainsi qu'une forme de pourriture, établie au sein même de la direction de
l'Eglise, dont la crise des abus sexuels n'est que le symptôme le plus
apparent.
Comme l'écrit Jason Berry, celui qui contrôle le récit de l'histoire de
Maciel et de sa congrégation porte une lourde responsabilité. La lutte
harassante des victimes de Maciel pour faire connaître leurs histoires
personnelles n'est qu'un signe qui manifeste combien il a été difficile pour
l'Eglise de reconnaître la vérité de cette triste réalité.
Certains affirment que Jean-Paul II a été simplement mal servi par son
entourage et maintenu dans l'ignorance à propos de la crise des abus sexuels,
et en particulier des accusations portées contre Maciel. Si c'était
effectivement le cas, alors cela signifie que Jean-Paul II, en dépit de toutes
ses bravoures et ses succès internationaux, était incroyablement détaché de ce
qui se passait à l'intérieur de son église, et aveugle quant aux rapports
réalisés dans ses propres dicastères.
Le problème ne peut être réduit aux dysfonctionnements de quelques
fonctionnaires errant dans le palais. Le mythe de Maciel correspondait à l'idée
que Jean-Paul II se faisait de ce que l'Eglise devait être: grande, bien en
vue, très stricte, composée de prêtres loyaux qui ne remettraient pas en cause
l'autorité, riche en héroïsme personnel et lardé de haut en bas avec des
pratiques de piété et des règles permettant de maintenir l'ordre. Sauf que tout
cela était une imposture totale. Maciel a été sans aucun doute la pire erreur
personnelle de Jean-Paul II, mais cela n'a pas été la seule. Les
caractéristiques qu'il appréciait – une loyauté aveugle et une bonne idéologie
plutôt qu'une perspicacité pastorale ou un leadership innovant – était évident
dans le choix de la plupart des évêques qu'il a nommé. Et un certain nombre de
ces nominations se sont transformés en cauchemars pour lui, et pour l'Eglise
entière.
Si Jean-Paul II a été mal servi par sa curie, il a été tout aussi mal servi
par quelques-uns de ses serviteurs renommés aux Etats-Unis. Des conservateurs
aussi célèbres que George Weigel, la professeur Mary Ann Glendon, Deal Hudson
(ancien rédacteur en chef du Magazine Crisis et Conseillé Républicain)
ou encore le défunt père Richard John Neuhaus (Rédacteur en chef du journal
First Thing), ont tous défendu l'innocence de Maciel malgré les
rapports abondants sur les accusations persistantes et crédibles émanants
d'anciens séminaristes et prêtres de la congrégation.
Aucun ne s'est donné la peine de discuter avec l'un ou l'autre des
accusateurs. Le fait que le mythe Maciel allait avec le mythe Jean-Paul II
suffisait. Quelque soit la quantité de vérités gênantes, aucune ne pouvait
perturber le doux roman.
Benoît XVI, en se référant au scandale, au cours d'un discours récent à la
curie, a déclaré: «Nous devons accepter cette humiliation comme un exhortation
à la vérité et un appel au renouvellement. Il n'y a que la vérité qui
sauve.»
Nous sommes d'accord avec lui, et, sur cette base, nous espérons que le pape
pensera de nouveau sa stratégie pour gérer la question légionnaire.
Reconstruire la Légion avec les anciens responsables qui ont été trompés par
Maciel inspire difficilement la confiance pour défendre cette cause.
Tout appel au renouvellement – que ce soit dans la Légion ou dans l'Eglise
universelle – exigera une investigation profonde et honnête de la culture
cléricale et hiérarchique qui a produit Maciel et tant d'autres qui ont trahi
l'Evangile et leur communauté, et qui a permis que des crimes soient étouffés
pendant des années.
Jouer avec l'histoire: Benoît XVI et la Légion du Christ
Par Jason Berry
Analyse
La décision du pape Benoît XVI en juillet dernier de prendre le contrôle des
Légionnaires du Christ était un risque calculé. Au milieu d'une crise cinglante
d'abus sexuels de prêtres, le pape a choisi un délégué pour refonder une
congrégation religieuse internationale, laquelle s'était jusqu'alors construite
sur le «charisme» d'un fondateur qui avait abusé sexuellement de séminaristes
et avait eu plusieurs enfants, nés de relations hors mariage. Parmi ces
enfants, deux affirment également avoir été violés par leur propre
père.
Le père Marcial Maciel Degollado, adulé pratiquement toute sa vie, est
maintenant devenu le bouc émissaire de tous ceux qui se sont retrouvés
embourbés dans la situation qu'il a laissé derrière lui: la Légion et son
mouvement laïc Regnum Christi; le pape; les responsables du Vatican; ainsi que
les grands supporters de la Légion qui, par le passé, ont défendu mordicus le
père Maciel contre les accusations d'abus sexuels qui pesaient sur
lui.
Le mois dernier, le Vatican a ordonné que les photos de Maciel soient
retirées des centres de la Légion et a interdit la vente de ses écrits, ainsi
que d'autres restrictions. Cependant, démolir à coup de marteau le souvenir de
Maciel, comme les statues d'un dictateur déchu, n'apporte aucune réponse aux
questions sérieuses qui continuent à subsister, à cause de sa vie
d'imposture.
L'histoire de la Légion du Christ et de Maciel va continuer à se dévoiler en
2011. Les entrelacements dans cette histoire, cependant, en ont révélé une plus
grande: l'histoire de la façon par laquelle les plus hautes autorités de
l'Eglise Catholiques ont réagit au scandale Maciel, les décisions qu'ils ont
prises et ce que ces décisions révèlent sur leur vision personnelle de l'Eglise
et de sa mission.
Il est utile, donc, de prendre un peu de recul avant de répondre à quelques
questions de base: Pourquoi ce scandale est-il arrivé? Comment Jean-Paul II, un
pape qui a su faire preuve d'une brillante vision morale face au communisme
soviétique, a-t-il pu ignorer les allégations de pédophilie qui pesaient sur
Maciel depuis des décennies? Pourquoi a-t-il continué à louer Maciel pendant
encore six ans, après que des anciens légionnaires eurent déposé une plainte
canonique en 1998 à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, dirigée alors
par le Cardinal Joseph Ratzinger? Comment les partisans de Maciel ont-ils pu,
surtout aux Etats-Unis, rejeter si vite le témoignage de tous ces accusateurs
pourtant tellement crédibles? A la lumière de l'histoire étrange de cette
congrégation – histoire qui continue à être révélée – la décision de Benoît XVI
de réformer la Légion est-elle réaliste?
Alors que la question pour Benoît XVI est à la fois urgente et risquée, il y
a probablement plus de choses en jeu pour le défunt Jean-Paul II et pour son
héritage, qui dépendent de la façon dont ces questions seront traitées. Selon
la façon dont l'histoire évolue et selon ceux qui contrôlent la narration de
l'histoire... il est possible qu'on soit amené à ne plus parler de Jean-Paul II
en des termes seulement héroïques, mais comme quelqu'un dont la papauté a été
entachée par un scandale qui est venu à la lumière cinq ans à peine après son
élection, mais qu'il n'a reconnu que dans les derniers jours de son
règne.
C'est en 1983 que Jean-Paul II a approuvé les Constitutions de la Légion,
lesquels allaient permettre à Maciel de devenir intouchable. Selon les «voeux
privés» de la congrégation, les Légionnaires s'engageaient à ne jamais
critiquer le fondateur, et à dénoncer tous religieux qui enfreindraient cette
règle. Cinq mois avant sa mort, Jean-Paul II a approuvé les statuts du
mouvement Regnum Christi, lesquels sont en quelques sortes aussi étranges et
excessivement contrôlant que ne l'étaient les voeux privés.
Benoît XVI a révoqué les voeux privés en 2007, après avoir bannis Maciel de
tout ministère actif. Maciel est mort en 2008. Une enquête vaticane du Regnum
Christi, le bras laïc de la congrégation – que certains décrivent comme une
secte – est actuellement en cours. Alors que le cardinal Velasio De Paolis,
délégué du pape et expert en droit canonique, supervise l'écriture des
nouvelles Constitutions à Rome, Benoît XVI semble penser qu'il vaut mieux
sauver que dissoudre la congrégation, malgré ses nombreux anciens membres
déçus, et l'opinion de six évêques américains qui ont chassé la Légion et le
Regnum Christi de leurs diocèses.
Benoît XVI encourage maintenant la Légion a indemniser les victimes de
Maciel, en particulier les plus âgés qui ne peuvent plus faire appel à aucun
recours juridique à cause de l'ancienneté de ces abus. Une position étonnante
de la part d'un Vatican généralement résistant aux solutions juridiques. Le
Vatican n'a pas de système en place pour indemniser les victimes. Dans le fond,
le pape pousse la Légion, comme le ferait un juge, à essayer d'obtenir que les
deux parties puissent régler leurs différends entre eux.
Mgr Ricardo Watty Urquidi de Tepic, au Mexique, l'un des cinq prélats
chargés d'enquêter sur la Légion pour le Saint-Siège, a déclaré à des
journalistes, le 18 mai à Mexico: «Il nous faudra ensuite prendre soin des
victimes de Maciel, aussi bien celles qui sont dans la Légion que celles qui en
sont sorties, et de les indemniser pour leurs dommages. C'est une chose sur
laquelle nous sommes tous d'accord et que le pape a accepté – comme il a
toujours fait, avec courage.»
Le pape a montré sa préoccupation pastorale à l'égard des 800 prêtres de la
Légion, des 2500 séminaristes et des 60'000 membres du Regnum Christi. Dans son
livre d'entretien «Lumière du Monde» avec Peter Seewald, il accuse
Maciel d'avoir mené «une vie dissipée et pervertie». Mais en même temps, il
loue «la dynamique et la force avec lesquelles Maciel a édifié la congrégation
des Légionnaires.» Et d'ajouter: «Naturellement, il y a des corrections à
faire, mais dans l'ensemble la communauté est saine».
La Légion est certainement saine sous certains aspects. A Rome, la
congrégation des Légionnaires est symbole de fortune et d'orthodoxie. Le campus
de l'Université Légionnaire, Regina Apostolorum, accueille
annuellement les nouveaux évêques récemment nommés, pour une formation
préparatoire. «Les installations et les terrains sont spectaculaires et les
légionnaires nous ont offert un excellent accueil» écrivait Mgr David M.
O'Connel de Trenton, dans le New Jersey, dans un message daté du 13 septembre.
«Les repas sont bien préparés et servis par des membres de la communauté qui
ont démontré une incroyable capacité à anticiper tous nos besoins». Ce que
O'Connell décrit est un classique de la Légion: l'organisation de réceptions
pour les personnages les plus puissants de l'Eglise.
De Paolis a nommé à Rome une commission composée d'experts en droit
canonique et de légionnaires pour rédiger des nouvelles constitutions pour
l'ordre. Pendant ce temps, la congrégation fait face à des poursuites
judiciaires dans le Connecticut, par l'un des enfants de Maciel, victime
présumé d'inceste, et, dans le Rhode Island, par une femme contestant le
testament de sa tante, Gabrielle Mee, qui est morte avant de savoir que Maciel
avait eu des enfants. La fortune de Mee qui est passée à la Légion s'élèverait
à plus de 7,5 millions de dollars, d'après le Hartford
Courant.
Les deux poursuites exigent un retour financier de la congrégation, faisant
valoir que les anciens dirigeants de la Légion savaient depuis longtemps que
Maciel avait mené une vie dépravée.
Des renards pour garder le poulailler
Cinq jours avant les réflexions de Mgr Watty, au mois de mai, le père Alvaro
Corcuera, supérieur général de la Légion, a présenté ses excuses à Juan Vaca,
l'une des victimes les plus anciennes de Maciel, qui, quand il était jeune
prêtre, avait imploré le Vatican d'évincer le fondateur de la Légion. Corcuera
a affirmé à Vaca que les Légionnaires à Rome étaient déjà en train de lire la
lettre qu'il avait écrite en 1976 et envoyé à Paul VI. Dans cette lettre, il
nommait 20 autres victimes d'abus sexuels. Vaca avait envoyé le document au
Vatican à deux autres reprises. Le père Corcuera a expliqué à Vaca qu'un comité
à Rome était en train de réfléchir sur la question de
l'indemnisation.
«Malheureusement, ces informations ne nous sont parvenues que très lentement
et tardivement.», a concédé Benoît XVI à Seewald, avant d'ajouter: «Elles était
très bien dissimulées et nous n'avons eu d'indices concrets qu'à partir de l'an
2000.»
La raison pour laquelle le pape a retenu cette date de l'an 2000 n'est pas
très clair. Le dossier de Vaca sur Maciel, dans lequel il demandait également
la dispense de ses voeux, est arrivé au Vatican par l'intermédiaire de son
évêque, à Rockville Centre, dans l'état de New York, en 1990. Le bureau de
Ratzinger a accordé la dispense en 1993, mais a ignoré les accusations d'abus
sexuels. Cependant, le fait que Benoît XVI reconnaisse que la réponse du
Vatican avait été «lente et tardive» est un aveu rare à propos de l'échec
systématique des poursuites contre Maciel.
Quelques uns des prêtres qui font aujourd'hui partie du comité chargé de
réécrire les constitutions ont été par le passé des personnages stratégiques
dans la vie de Maciel.
Le père Anthony Bannon, d'origine irlandaise, a dirigé le travail du Regnum
Christi en Amérique du Nord pendant de nombreuses années, depuis le siège de la
Légion à Cheshire, dans le Connecticut. Les membres du Regnum Christi
discutaient alors sur les lettres du père Maciel dans des groupes d'étude.
Cibler de nouveaux membres et trouver des fonds était la première mission du
groupe.
Personnage clé dans le procès de Rhode Island, le père Bannon a été
l'architecte des recherches de fonds de la Légion et de la campagne de presse
contre les anciennes victimes de Maciel. La présence du père Bannon, au milieu
de cinq autres prêtres dans le groupe chargé de rédiger les constitutions...
s'apparente à l'image proverbial du renard qui garde le poulailler. Le système
mis en place par le père Bannon consistait à vanter l'héroïsme de Maciel à des
séminaristes qui, ensuite, étaient envoyés pour aider des prêtres à cibler des
bienfaiteurs lors des tournées de recherche de fonds.
Parmi les autres prêtres légionnaires qui font partie du comité, le père
Roberto Aspe Hinojosa, mexicain, a été l'un des premiers et plus proches
disciples de Maciel, d'après Sandro Magister, dans L'espresso. Le père
José Garcia Sentandreu, espagnol, supervise le travail apostolique de la
Légion, alors que le père Garbiel Sotres a été le responsable de la
communication de la congrégation pendant une vingtaine d'années. Comment De
Paolis peut-il espérer trouver l'équilibre éthique nécessaire pour réformer la
Légion à partir de ces hommes? Cela laisse songeur.
Le 12 septembre, Vaca a envoyé un e-mail à De Paolis affirmant qu'en raison
de certaines de ses affirmations publiées en 1997 dans l'enquête que le
Hartford Courant avait mené sur Maciel, la Légion a essayé «de
détruire ma réputation professionnelle, par des fausses déclarations dans le
National Catholic Register» - un journal hebdomadaire qui appartient à
la Légion (NDT: à ne pas confondre avec le National Catholic
Reporter, dans lequel a été publié cet article de Jason Berry!) -
«ainsi que sur le site Internet de la Légion LegionaryFacts.org».
Le père légionnaire Owen Kearns, directeur du National Catholic Register,
avait écrit sur le site LegionaryFacts.org, à la suite de l'histoire du
Hartford Courant: «Vaca cherche à se venger à cause de ses échecs
professionnels».
«Vaca est l'un de ces hommes aigris qui instiguent une campagne de mensonges
et de calomnies à l'encontre de notre bien-aimé et innocent fondateur,» avait
écrit Kearns et Bannon dans le Register. Ce commentaire avait
également été publié sur la page Internet de la Légion.
Kearns a publié récemment des excuses dans le Register à l'égard du Hartford
Courant, de Gerald Renner, le journaliste qui avait rédigé l'article original
dans le Hartford, de l'auteur de cet article et, au passage, de quelques
victimes qu'il ne nomme pas.
(NDT: J'ai eu l'occasion de rencontrer personnellement JJ Vaca l'été
dernier, lors du Congrès de l'ICSA, à New York. Il m'a raconté avec une
certaine tristesse un petit événement, qui s'était déroulé quelques jours
auparavant: alors qu'il s'était rendu à l'enterrement d'un ami, il a rencontré
par hasard le père Owen Kearns. Quand ce dernier l'a reconnu, il a fait une
grimace signifiante. Après la cérémonie, profitant de cette occasion inespérée,
Vaca s'est approché de lui et lui a demandé gentiment: «Père Kearns,
n'auriez-vous pas quelque chose à me dire?», et le père Kearns, piqué, lui a
répondu d'un trait: «Mais je l'ai déjà fait! J'ai présenté mes excuses dans le
journal!». Devant la réponse sans appel du prêtre, Vaca n'a pas cherché à aller
plus loin dans la discussion. Quel dommage... Encore une belle occasion ratée
de demander pardon à une personne qu'on a roulé dans la boue. Ah...
l'orgueil!)
Qu'est-ce que le Regnum Christi?
Le Regnum Christi affirme sur son site internet ne pas être pas une secte,
parce que l'Eglise Catholique n'approuve pas les sectes. Mais Jean-Paul II
avait-il compris ce qu'était vraiment le Regnum Christi? C'est difficile à
croire, étant donné la décision de Benoît XVI qui vient de demander qu'une
enquête soit faite sur la branche laïque de la Légion. Est-ce une secte?
Certaines pratiques conduisent-elles au lavage de cerveau? Ces questions ont
longtemps tourmenté Geneviève Kineke, une catholique traditionnelle, épouse et
mère de quatre enfants, basée à East Greenwich, dans le Rhode Island, qui a
suivi l'histoire du mouvement avec une détermination scientifique dans son
blog, life-after-rc.com depuis plusieurs années. Kineke fait partie d'un groupe
de femmes qui ont quitté le Regnum Christi, à cause de pratiques qu'elles
jugeaient trompeuses. Ce groupe a permis de former un petit réseau qui apporte
son soutien à ceux qui quittent le mouvement.
Le Regnum Christi cultive des couples aisés, en particulier des mères au
foyer, tout en cherchant à recruter des jeunes femmes célibataires pour
qu'elles vivent comme des religieuses et dirigent les écoles de la Légion.
«Quand des gens quittent le Mouvement, cela déchire des familles, des amitiés
et des paroisses,» explique Genevieve Kineke, qui est devenue une conseillère
non-officielle pour quelques 200 personnes au cours des 10 dernières années.
«Certains sont tellement blessés spirituellement qu'ils n'arrivent plus du tout
à avoir confiance en l'Eglise. Les manipulations les ont traumatisé.»
Une autre ancienne membre du Regnum Christi, qui a demandé à ce que son nom
ne soit pas mentionné, a mené toute seule une campagne virtuelle d'information
auprès de l'archevêque de Baltimore, Mgr Edwin O'Brien, lequel a fini par
exclure la Légion et le Regnum Christi de son diocèse. «J'ai toujours suspecté
que les failles dans l'organisation étaient endémiques» a avoué O'Brien en 2008
à un journaliste du National Catholic Reporter. «Il n'y a pas de
remède, parce que c'est enraciné trop profondément». Les évêques de Minneapolis
– Saint Paul, Colombus (Ohio), Los Angeles, Miami, Ft Wayne (Indiana), Baton
Rouge (Lousiane) et Richmond (Virginie) ont tous exclu le mouvement de leurs
diocèses.
Dans les centres de consacrées du Regnum Christi, la journée commence
lorsqu'une femme entre dans les dortoirs à 5h20 du matin, en criant: «Christ,
notre Roi!». Et les consacrées doivent sauter du lit en répondant «Que ton
Règne Vienne!».
«Il m'a fallu un certain temps pour admettre qu'il s'agissait d'une secte»
explique Genevieve Kineke. «J'ai réalisé que le Mouvement supprimait la
véritable nature de la liberté. Chaque chose, depuis la façon de se tenir
jusqu'à la façon de répondre à quelqu'un est décrite dans les moindres détails.
Le Mouvement utilise toutes sortes d'artifices pour retrouver l'ambiance
disciplinée des couvents ou des séminaires d'autrefois, mais Maciel a produit
une culture qui enlève en fait les libertés fondamentales. Ils affectionnent
l'efficacité; ils se fixent des objectifs; s'obligent à respecter des délais,
comme dans une grosse entreprise. Ils ont tous lu le livre de Stephen Covey
«Les 7 habitudes des personnes très efficaces». «Le temps c'est le règne» était
l'évangile de Maciel, signifiant que vous devez toujours travailler dans
l'urgence pour le mouvement. Pour les femmes qui n'avaient pas d'emploi, vous
aviez l'impression que le Règne ne dépendait que de vous.»
Le blog de Genevieve Kineke, life-after-rc.com, est l'un des liens
principaux du site Internet de Regainnetwork.org, administré par Paul Lennon,
conseiller conjugal à Alexandria, en Virginie. Lennon a quitté la Légion, puis
le sacerdoce, dans les années 80, après un fort désaccord avec Maciel à propos
de ses pratiques dictatoriales. En 2007, la Légion a fait un procès à Lennon et
à ReGAIN, l'accusant d'avoir volé des propriétés intellectuelles en publiant
sur son site les Constitutions de la Légion. Le véritable objectif était de
faire taire l'équipe de ReGAIN, laquelle était devenue une sorte de sas de
décompression pour les personnes quittant le Regnum Christi leur permettant de
partager entre eux des informations sur la Légion. Etant dans l'incapacité de
trouver les moyens financiers pour se défendre, Lennon a été contraint de
démanteler l'équipe et de rendre les Constitutions. Maciel est mort quelques
mois plus tard, et, moins de deux ans plus tard, le monde découvrait les
détails de sa double vie.
Le 30 novembre 2004, au cours d'une célébration au Vatican avec Maciel,
Jean-Paul II a fait l'éloge du Regnum Christi pour promouvoir «une civilisation
de justice chrétienne et d'amour», et a approuvé ses statuts. Parmi ces règles
figurent celles-ci:
103. La captation doit se faire par étapes, et passer successivement de la sympathie à l'amitié, de l'amitié à la confiance, de la confiance à la conviction et de la conviction à l'engagement.
494. Personne ne rend visite à des personnes étrangères dans leurs maisons, ni ne s'habitue à les fréquenter ou à leur parler au téléphone, sauf pour des raisons justifiées ou apostoliques, et avec la permission spéciale ou habituelle du Directeur du centre.
509. Le Directeur ou le Gérant du centre contrôle toutes les lettres des membres du centre, et ne transmet que celles qui lui semblent opportunes.
Une Visite Apostolique (une enquête du Vatican) du Regnum Christi vient de
commencer. «Par conséquent, s'il apparaît que des changements soient
nécessaires dans les statuts du Regnum Christi, ceux-ci viendront plus tard.»
explique le porte-parole de la Légion, Jim Fair, au National Catholic
Reporter.
Le dilemme de Benoît XVI
La vision conflictuelle de Jean-Paul II sur la crise des abus sexuels a été
enregistrée dans le discours qu'il a prononcé en avril 2002 dans le Palais
Apostolique, à l'attention des cardinaux des Etats-Unis. Affirmant que les abus
sexuels sur des enfants étaient «à juste titre considérés par la société comme
un crime», et «un péché très grave aux yeux de Dieu», il a dit: «aux victimes
et à leurs familles, où qu'elles se trouvent, je tiens à exprimer mon profond
sentiment de solidarité et de sollicitude.»
Il a ensuite pris la défense des évêques à cause «d'un absence généralisée
de connaissance sur ces problèmes», les invitant à écouter «les conseils
d'experts cliniciens», à savoir des thérapeutes travaillant dans les centres de
traitement où les évêques envoyaient leurs prêtres. Ensuite, à propos des
prêtres coupables d'abus, il a ajouté: «Nous ne devons pas oublier le pouvoir
de la conversion chrétienne, qui est une décision radicale de se détourner du
péché et de revenir à Dieu.»
Il a également déclaré: «Les gens ont besoin de savoir qu'il n'y a pas de
place dans le sacerdoce et dans la vie religieuse pour ceux qui blessent les
enfants.»
Quelle a été la réponse de Jean-Paul II? «Le pouvoir de la conversion» pour
les prêtres agresseurs d'enfants ou bien le fait qu'il n'y ait «pas de place
dans le sacerdoce» pour eux? Conversion ou exclusion? Sur l'une des pires
crises de l'Eglise au cours de siècles, Jean-Paul II a manifesté une certaine
ambivalence, et non une position bien claire.
Benoît XVI a hérité de l'énorme désordre laissé par Jean-Paul II. Le
détachement du cardinal Ratzinger dans les années 80 à propos de certaines
affaires, dénoncées récemment dans la presse européenne, le New York
Times et The Associated Press, souligne également les erreurs de
gouvernement de Jean-Paul II, ainsi que d'autres facteurs systémiques: le
système monarchique du Vatican ne permet pas la séparation des pouvoirs, et ne
possède pas de tribunaux pour condamner les criminels. En théorie, Benoît XVI a
le pouvoir de rétrograder, de punir ou de destituer des cardinaux, mais une
telle chose violerait les règles tacites de la hiérarchie.
Alors que De Paolis a commencé, le mois dernier, à faire des changements de
personnel dans la Légion, les perspectives de Benoît XVI d'une réforme, pour
renforcer son image depuis les scandales qui sont apparus au cours de l'année,
semblent dépendre de si le Cardinal De Paolis réussit ou non à mettre au point,
à partir des ressources financières de la Légion, un plan d'indemnisation des
victimes. Cela serait une véritable percée historique et le signe d'un
gouvernement visionnaire de la part du pape. Les juges, dans n'importe quels
pays démocratiques, passent leur temps à négocier des arrangements financiers –
mais pas les tribunaux du Vatican soumis au droit canonique.
Un question plus profonde est de savoir si le Saint Siège peut vraiment
contrôler la Légion, et s'il en est ainsi, de savoir comment le pape pourra
changer l'organisation.
Le 11 novembre, De Paolis a répondu à Vaca: «J'ai bien reçu votre e-mail
daté du 3 novembre 2010. Je suis désolé pour le retard de ma réponse, mais il
se trouve que j'ai, jusqu'à présent, un grand nombre d'engagements à assumer.
En ce qui concerne votre cause, je pense que la seule solution est de vous
adresser aux responsables de la Légion du Christ. Dieu vous bénisse.»
(NDT. JJ Vaca, comme il apparaît dans un article que j'ai publié sur ce blog au mois d'août, a rencontré il y a quelques mois le père Alvaro Corcuera. JJ Vaca a proposé au père Corcuera d'établir lui-même le montant de l'indemnisation et de lui envoyer le chèque dans un délais de trois mois. Je ne sais pas exactement les détails de ce qui s'est passé par la suite, mais il semble que la Légion n'ait pas accepté la proposition de Vaca. Ceci explique la raison de son message au Cardinal De Paolis)
Commentaires
Ce que je préfère dans l'article, c'est la photo: l'infâme Maciel, se frottant les mains dans le dos de notre cher pape. "ah ah, je l'ai bien roulé" se disait-il certainement au moment où la photo a été prise.
Excusez-moi, il faut que j'aille vomir...