A méditer...
Par Xavier le vendredi 7 mai 2010, - Lien permanent
Homélie à la messe chrismale 2010 de Mgr Ravel, évêque aux
armées
Grâce soit rendue à Celui qui fait éclater ses merveilles à l’heure où éclate
la trahison des siens.
Grâce soit rendue à Celui qui fait couler son sang sous la tunique éclaboussée
par les reniements des siens.
Grâce soit rendue à Celui qui apprend à son peuple une confiance vis-à-vis
d’hommes qui ne la méritent pas!
En ce jour où nous célébrons dans les rites grandioses de la liturgie les
sources des sacrements, nous ne devons pas être choqués si nous laissons
apparaître aussi la source des plaies de l’Eglise de Jésus. Je veux dire qu’il
n’est pas inconvenant de mêler, dans nos propos, les pires des outrages aux
meilleurs des dons.
Nous entendons bien les cris d’orfraie que vont pousser tous ceux qui,
justement peinés des crimes sordides des proches du Seigneur, préfèreraient que
l’on parle d’autre chose. Ils aimeraient que les mystères du Seigneur ne
laissent éclater que l’immense espérance et l’intense lumière du salut.
«Laissons ces cas de pédophilie à la presse à sensation!» «La liturgie n’est
pas là pour répercuter les colères des opposants ni le venin des médias!»
«Fermons les yeux, gardons le cap et avançons contre vents et
marées!»
Aussi soyons très clairs : c’est de l’Evangile dont je veux parler. Je
ne pars que de lui et non pas d’abord d’une pression sociale. Mais précisément
que trouvons nous dans l’Evangile?
1. La veille de la mort de Jésus, s’accomplit ce qui a été préparé de longue
date. Chez deux personnes : Jésus et Judas. L’un et l’autre arrivent au
terme de leur projet. Le jeudi soir, en effet, arrive ce que Dieu avait promis
et annoncé dès l’Ancien Testament. La bénédiction du salut à tous les hommes
par la croix ; et la croix diffractée, répandue, appliquée dans les
sacrements : au jour du jeudi saint, l’Eglise célèbre à travers deux
liturgies splendides les dons de l’Eucharistie, avec la messe de la cène, et
celui des sacrements du baptême, de la confirmation, de l’ordre et des malades
qui usent des huiles saintes bénies au cours de la messe chrismale. (Ce n’est
que par anticipation que nous célébrons cette dernière au mardi
saint)
Et c’est dans cette même soirée que se concrétise la trahison programmée de
Judas. Qui est-il Un des douze prêtres choisis par Jésus lui-même et formé par
lui. Intégré avec les autres dans sa communauté où devait s’agréger
régulièrement Marie et les saintes femmes. Il avait entendu de ses propres
oreilles : «Malheur par qui le scandale arrive! Mieux vaudrait pour
lui se voir passer autour du cou une pierre à moudre et être jeté à la mer que
de scandaliser un seul de ces petits. Prenez garde à vous!» (Luc 17, 1-2).
«Ce que vous faites aux plus petits d’entre les miens, c’est à moi que vous
le faites.» (Mt 25, 40) Il avait vu l’affection singulière de Jésus pour
les enfants qu’il voulait prendre sous son aile pour les protéger… de ses
proches! Pour les mettre à l’abri des sentiments déplacés de ces
compagnons : «laissez les enfants venir à moi.» Et que fait
Judas? Il vend son ami pour une poignée de pièces d’argent. Pour assouvir
quelques pulsions jamais satisfaites, il vend son âme en livrant son
Maître.
Revenons à ce point focal : l’évangile ne se tait pas sur le mystère
d’iniquité le plus scandaleux alors même qu’elle expose sous nos yeux
stupéfaits la gloire de Dieu, la force insensée de son amour. Et je ferai de
même : attirer notre regard sur les gestes du Christ et sur les actes de
Judas ; je ne veux pas que nous détournions nos regards de l’un ou de
l’autre car vouloir ignorer une part du tableau, c’est le rendre
incompréhensible.
Les incroyants ne verront que le visage de Judas en ignorant celui du
Christ : ils s’attachent à l’Iscariote qui, dans une certaine littérature,
connaît un succès inespéré. Mais nous chrétiens, ne regardons pas la seule
figure du Christ feignant de croire que Judas n’est qu’une ombre appartenant au
passé. Il y a les judas d’aujourd’hui dont les prêtres pédophiles ne forment
qu’une partie, il est vrai, mais sur qui notre attention s’exerce pour l’heure
car dans leur crime, il y a une façon singulièrement honteuse de vivre la
trahison. Comme nous venons de le rappeler : parmi les crimes, ceux qui
consistent à s’attaquer à des enfants sont dénoncés par Jésus lui-même avec une
dureté étonnante ; ils sont hélas abominablement fréquents : viol,
violences, incestes, maltraitance, exploitation… Ce sont, peut être, pour la
loi des crimes parmi les autres, mais pour nous chrétiens, ce ne sont pas des
crimes comme les autres. Car dans le petit enfant, il y a une présence
particulière de Jésus.
Et l’Eglise tout entière toujours se rappellera qu’attaquer un enfant n’est
pas un crime comme les autres. Elle ne peut pas le couvrir par le silence au
motif de la miséricorde. Ce que je dis là est dur mais je ne l’énonce pas pour
m’ajuster à la vision des nos contemporains, j’entends simplement suivre
l’Evangile jusqu’au bout.
Qu’advient-il, en effet, à ces prêtres, choisis par Jésus pour compagnons et
serviteurs de son amour ? Ils tombent sur la voie publique, livrés à leurs
propres péchés. Ainsi en a-t-il été de Judas : les Actes des Apôtres (Ac
1, 17) ainsi que saint Matthieu (Mt 27, 3) nous le montrent allant se pendre
devant tous, laissant son sang sur la voie publique, méprisé des populations
mêmes qui l’avaient pourtant incité à ce geste. Il nous arrive de nous élever
contre la mentalité contemporaine qui laisse libre cours aux pulsions de
chacun. Mais nulle emprise sociale ne justifie Judas. La question de la
trahison de Judas ne porte pas sur les pharisiens et les grands prêtres qui
voulaient se débarrasser de Jésus. Certes, leurs intentions nous révulsent
comme les ouvertures d’une société qui nous autorise à donner la mort à des
enfants dans le sein de leur mère. Mais il ne s’agit pas de dédouaner ou
d’amortir le crime de Judas sous prétexte que la société nous attire au mal.
C’est de Judas et de lui seul dont il s’agit.
Le jugement de Dieu sur Judas, nous l’ignorons. Ce qui se passe dans
l’éternité nous l’ignorons. Nous nous intéressons à ce qui se passe dans le
temps, au cœur de notre histoire et de notre génération : aucun silence,
aucune protection ne peut ici se réclamer de la miséricorde. Justifier un
silence par la miséricorde me semble mépriser la miséricorde elle-même car,
dans ce type de silence, elle laisse le coupable pourrir et, en fin de compte,
mourir dans son propre crime ; ce crime contre l’enfant n’est pas de ceux
qu’une sainte contrition permet de dépasser. Il enfonce mystérieusement dans le
non pardon et seule la juste punition peut laisser le passage libre pour la
vraie contrition.
2. Reste que notre Seigneur ne cale pas devant le péché de Judas : pris
au piège par l’effrayante trahison de son proche ami, Jésus aurait pu renoncer
à confier son Eglise à des hommes capable de semblables trahisons ; il
aurait pu revenir en arrière sur son appel : il en était encore temps
puisque aucun de ses pouvoirs ne leur avaient été donnés.
Or, il persiste avec une lucidité intégrale à confier à la vigilance, à
l’attention, au cœur de ses apôtres son Eglise et, à travers elle, le monde
dont les plus petits sont les joyaux. Il signe cette remise aux mains des
apôtres par les pouvoirs de service qu’il leur donne maintenant et après sa
résurrection jusqu’au don de Pentecôte.
La surprise peut nous saisir : la Sagesse parle à travers la folie des
hommes. Le scandale de la Croix imprime sa marque sur ce choix gigantesque.
Jésus veut des hommes qui le représentent, qui le rendent réellement
présent.
Or il n’existe pas d’hommes dont on puisse lire dans le cœur ; il ne se
trouve pas sur le marché des hommes dont on puisse être sûrs en tous points,
qui ne soient pas soumis à la loi de la tentation, sur qui ne s’exercent pas
les forces de perversion. On comprendrait que le Seigneur transmettre à des
hommes parfaits la simple gestion du quotidien de son Eglise. Mais il va
infiniment plus loin :
Il donne à des hommes imparfaits, pécheurs, troubles, pouvoir sur son Corps,
sur sa Miséricorde, sur sa consolation, sur son Esprit. Il inscrit des hommes
sur les élans de son Cœur… bref il leur confie l’essentiel de son Alliance. Il
ne leur confie pas le périphérique en se réservant le centre. Il leur donne
sans retenue…
Alors, nous, qui ne sommes pas Jésus, que devons nous faire? Renoncer à
trouver des prêtres et à leur médiation ? Ou s’en méfier et essayer
d’aller à Dieu en se passant au maximum d’eux? Se livrer, au contraire, à
l’aveugle aux hommes, les prêtres appelés par le Christ? Aucune de ces
attitudes ne coïncident avec la volonté de Jésus. La place que le Christ donne
à ces compagnons est telle qu’elle ne peut être niée. Depuis les premiers
appels, il leur donne une place de plus en plus importante jusqu’à cette
dernière semaine où tout se concentre sur son passage au Père. Relisons ses
ultimes gestes et appliquons-les aux prêtres d’aujourd’hui : ni plus ni
moins. «Pais mes brebis» disait Jésus à Pierre. Les miennes, pas les
tiennes.
Il n’est pas dans mon propos de décrire par le menu la juste attitude des
prêtres vis à vis des personnes confiées et en particulier des jeunes et
enfants. Notons cependant qu’elle est aussi dictée par l’attitude des fidèles
laïcs à l’égard des prêtres. Il y a influence réciproque. La conduite des
brebis à l’égard des pasteurs, leurs demandes respectueuses mais réfléchies,
leur reconnaissance affectueuse mais lucide, leur coopération amicale mais
intelligente induisent le prêtre à s’inscrire dans un juste comportement. Nous
nous portons les uns les autres.
C’est bien pour cela que Benoit XVI a déclaré une année sur les prêtres afin
que nous apprenions qui ils sont et à quoi le Seigneur les appelle.
Oui! L’évêque aux armées, comme tous les évêques, compte sur tout le peuple
de Dieu pour aider ses premiers collaborateurs, les prêtres, à grandir en
sainteté dans la vérité. Caritas in Veritate! Nous ne leur demandons pas de
former un groupe de délateurs ou de surveillants mais rester un peuple de
frères : combien de laïcs un peu plus audacieux que les autres m’ont fait
un bien immense en osant relire avec moi certaines de mes attitudes! Ils m’ont
ouvert la voie de la réforme personnelle sans laquelle j’aurais sombré dans
l’illusion ou le péché grave!
Nous, prêtres, nous sommes parfois un peu perdus dans une solitude sans
repères. Nous ne voyons pas toujours clair pour nous-mêmes alors que nous en
aidons beaucoup à discerner sur eux-mêmes. N’est-ce point Marie-Madeleine qui
ira porter la bonne nouvelle de la Résurrection aux apôtres et mériter ce
surnom splendide « d’apôtre des apôtres »? Je le dis : pas d’Eglise
sans prêtre. Mais pas de saints prêtres sans laïcs collaborateurs, sages et
saints dont la proximité chaleureuse nous porte et nous réforme.
Que le Seigneur bénisse tous les prêtres du diocèse aux armées et qu’avec
tous les autres aumôniers, ils soient des témoins resplendissant de la sainteté
de l’Eglise catholique.
Amen.