Comment le père Maciel a construit son empire (2ème partie)
Par Xavier le mardi 27 avril 2010, - Jason Berry - Lien permanent
Sodano, le patron à Rome

La pièce maîtresse du plan de Maciel pour assurer son héritage à Rome était
l'Université de la Légion Regina Apostolorum, où a enseigné Mary Ann Glendon,
professeur de Droit à Harvard et ancienne ambassadrice américaine au Vatican.
Elle a été conseillère auprès de la Légion, qui s'est développé en Amérique
avec son Université de Sacramento, en Californie.
Le cardinal Angelo Sodano, secrétaire d'Etat au Vatican, de 1990 à 2006, a
été un personnage clé dans le développement de l'Université de Rome.
Maciel et Sodano sont devenus amis au Chili, dans les années 80, pendant la dictature de Pinochet. La Légion avait besoin de la permission du cardinal Raúl Silva Henríquez pour installer ses apostolats. Hanté par le régime de terreur de l'époque, qui pratiquait la torture et l'enlèvement de personnes, Silva avait des relations tendues avec Sodano, lequel, en tant que nonce apostolique du pape, était apparu à la télévision comme un soutien de Pinochet. Plusieurs évêques chiliens avaient imploré Silva de ne pas admettre le groupe de Maciel, qui avait déjà mauvaise presse: on les appelait les «millionnaires du Christ», à cause de leurs méthodes obsessives pour récolter des fonds. «Dans une société aussi polarisée que le Chili,» expliquent Andrea Insunza et Javier Ortega dans un livre sur la Légion du Christ au Chili, «les légionnaires ont trouvé un allié clé: le nonce apostolique, Angelo Sodano.» Silva a fini par approuver la présence des Légionnaires au Chili.
De retour à Rome en 1989, Sodano, qui se préparait alors à devenir
Secrétaire d'Etat, prit des cours d'anglais dans un centre de la Légion, à
Dublin. Il prit également des vacances dans une maison de vacances de la
Légion, dans le sud de l'Italie. Invité d'honneur dans les diners et les
banquets de la Légion, Sodano est devenu le plus grand supporter de Maciel.
Glenn Favreau, un avocat de Washington, ancien légionnaire du Christ à Rome,
ajoute: «Sodano est intervenu auprès des autorités civiles italiennes, pour
obtenir quelques dérogations nécessaire pour la construction de l'université»,
sur un plateau boisé, à l'ouest de Rome. Maciel a engagé le neveu de Sodano,
Andrea Sodano, comme consultant pour l'opération. Le complexe a pris le nom de
Pontificial Athenaeum Regina Apostolorum.
Mais les légionnaires qui supervisaient le projet se sont plaint à Maciel,
disant que le travail d'Andrea Sodano avait pris du retard et était mal fait;
Ils éprouvaient une certaine réticence à payer ses factures. Alors Maciel leur
a dit, en criant: «Payez-le! Payez-le!»
Finalement, Andrea Sodano a été payé.
En 2008, un homme d'affaires italien clinquant, Raffaello Follieri, a été
inculpé à New York pour fraude et blanchiment d'argent, pour son entreprise qui
rachetait des biens d'Eglise et les revendait aux plus offrants. Andrea Sodano
était le vice-président du Groupe Follieri. Le cardinal Sodano était présent à
la fête de lancement de la société, en 2004, à New-York, d’après des rapports
de presse. Le 3 mars 2006, le National Catholic Reporter signalait que
la compagnie se targuait haut et fort de «son engagement profond avec
l’Eglise Catholique, et de ses liens de longues dates avec les plus hautes
autorités de la hiérarchie vaticane.»
Après que la Société eut obtenu le soutien du milliardaire Ron Burkle, de la
compagnie Yucaipa, Follieri a commencé à mené une vie de grand seigneur, avec
sa compagne, l’actrice Anne Hathaway. Quand le partenariat Follieri-Yucaipa
faisait des acquisitions, Follieri envoyait les paiements au bureau d’Andrea
Sodano, en Italie, par virement bancaire.
Des documents obtenus par le FBI montrent que Follieri a fabriqué en 2005
des fausses factures de Sodano, antidatées, pour justifier deux mois de
dépenses en série, que Follieri avait obtenu de ses investisseurs. Ces derniers
comprenaient : 75.000$ le 22 août, pour des «services d’ingénierie», une
facture du 12 septembre de 15.000$ pour des travaux à Atlantic City, dans le
New Jersey, et 80.000$ à Orland Park, dans l’archidiocèse de Chicago ; Le
21 octobre, une facture de 70.000$ à Canyon City (la facture ne précise pas
l’Etat) ; une autre de 50.000$ pour Orland Park ; et 75.000$ pour
divers autres «services d’ingénierie», ce qui fait, sur cette dernière journée,
un total de 225.000$. Aucune de ces factures ne comporte le moindre paragraphe
sur le travail accompli.
Au cours de ses conférences téléphoniques hebdomadaires avec la compagnie
Burkle, Follieri demandait de plus en plus de fonds pour payer Sodano,
soulignant le fait que le Vatican avait besoin des rapports d’expertise pour
obtenir l’approbation de vente de biens d’Eglise. Yucaipa a payé 800.000$ à
cette fin, et Follieri de fournir des fausses factures antidatées pour
justifier des paiements prétendus faits à Andrea Sodano.
Le 8 mars 2006 – deux mois avant que Maciel ne soit suspendu de son
ministère – le cardinal Sodano a envoyé une lettre de plainte à Follieri.
«Je pense qu’il est de mon devoir de vous dire combien je suis
choqué,» écrivait-il, «d’entendre que votre compagnie continue de se
présenter comme ayant des liens avec le Vatican, à cause du fait que mon neveu,
Andrea, a accepté de vous fournir, en quelques occasions, ses services
professionnels. Je ne sais pas comment ce triste malentendu a pu arriver, mais
il est nécessaire maintenant d’éviter de telles confusions dans l’avenir. Je me
permets donc de vous demander d’être plus vigilant dans cette affaire. Je vais
informer mon neveu Andrea, ainsi que toutes les personnes qui me posent des
questions à propos de votre société. Je profite de cette occasion pour vous
adresser mes salutations distinguées.»
La lettre est arrivée juste après un article du National Catholic
Reporter, de Joe Feuerherd, dans lequel le membre d’une congrégation
religieuse (qui n'est pas nommée) disait à propos du Groupe Follieri:
«cette affaire sent mauvais.»
Alors qu'Andréa Sodano faisait la promotion de la Société, le cardinal
Sodano – qui avait troqué sa charge sacrée contre des poignées de mains et qui
essayait de séduire des bailleurs de fonds potentiels lors du lancement du
groupe Follieri – a commencé à faire machine arrière. Follieri s'était targué,
auprès de quelques possibles investisseurs, qu'il était le chef des finances du
Vatican. Néanmoins, quatre mois après la lettre du cardinal, Raffaello Follieri
et Andrea Sodano se rendait en Amérique latine, pour un voyage de
reconnaissance. Follieri remis un chèque de 25.000$ à un archevêque, et un
chèque de 85.000$ à un autre archevêque. «Les bénéficiaires de ces dons ne
savaient pas que Follieri avait volé l'argent qu'il leur donnait,»
explique un rapport du FBI sur l'affaire Follieri.
Au printemps 2007, Burkle a exprimé le désir de voir les rapports
d'ingénierie. Follieri a demandé à son secrétaire de travailler toute la nuit
pour écrire les rapports, qu'il a antidatés et transmis au bureau de
Burkle.
«Les rapports étaient en italien,» explique Theodore Cacioppi,
agent du FBI. «Chacun d'entre eux faisait entre deux et cinq pages. Il n'y
avait aucun schéma, aucun dessins technique, diagramme, ou quoique se soit se
rapportant à de l'ingénierie.» Les rapports «n'avaient pratiquement
aucune valeur, ne reflétaient en rien des travaux d'ingénierie, et ne
justifiaient certainement pas plus de 800.000$ de dépenses.»
Les compagnies Burkle Yucaipo avaient leur propres investisseurs, notamment
les Fonds Communs de Retraite de l'Etat de New York, les Fonds de Retraite des
Enseignants de Californie ainsi que les Fonds de Retraite des Fonctionnaires de
Californie. Yucaipo a poursuivi Follieri en justice, pour 1,3 million de
dollars. Follieri a eu beau se démener pour arriver à rembourser ses
partenaires, il a été inculpé.
Le 23 octobre 2008, il a plaidé coupable à 14 chefs d'accusation: fraude,
blanchiment d'argent et préméditation. Il est maintenant en train de purger une
peine de 54 mois dans une prison fédérale.
«Nous pensons que le bureau d'étude d'Andrea Sodano a reçu de l'argent
frauduleux», déclare Cacioppi. «Et il nous semble que ces personnes,
qui ont été disculpées, ont participé à cette corruption.»
Cacioppi explique ensuite: «Nous n'avions pas besoin de mettre ces gens
sur une estrade. Le Département d'Etat nous a dit qu'ils n'étaient pas enclins
à parler avec nous.»
Andrea Sodano est revenu sans aucune difficulté en Italie, au moment de
l'arrestation de Follieri. Le document officiel qui l'accuse d'avoir reçu de
l'argent, stipule également que le Vatican aurait reçu des «dons» provenant des
arnaques de Follieri. Une affirmation qui soulève une question quant au
discernement du Cardinal Sodano: comment expliquer la confiance qu'il a pu
donner à une crapule comme Follieri?
Le rapport de justice du gouvernement, établi par le Procureur Général du
district sud de New York, explique que «Follieri a réussi à donner
l'impression qu'il avait de vraies relations avec le Vatican, ce qui lui
permettait d'obtenir des biens d'église en dessous du prix du marché, grâce à
ses relations avec Andrea Sodano, le neveu («Neveu») de celui qui était alors
Secrétaire d'Etat du Vatican, le Cardinal Angelo Sodano... En faisant des
donations illicites au Vatican avec l'argent de ses investisseurs, Follieri
détournait en fait ces fonds pour payer le «Neveu» pour des soi-disant
«services d'ingénierie» qu'il n'a jamais réalisé – mais qui permettaient au
Neveu d'accompagner Follieri quand ce dernier rendait visite à des responsables
de l'Eglise, et d'aider Follieri à pénétrer dans l'enceinte du Vatican. C'est à
travers lui que Follieri a réussi à entrer en contact avec les services
pontificaux, et même à obtenir d'être pris en photo avec le Pape... et encore
d'offrir aux amis et associés de Follieri des visites privées dans les jardins
du Vatican ainsi que des visites guidées dans le musée du
Vatican.»

Le rapport continue ainsi: «Follieri a également menti quand il a dit
qu'il avait besoin de plus de 800.000$ pour payer les rapports d'expertise
préparés par le «Neveu». Follieri a fait valoir que le Vatican avait besoin de
réviser ces rapports techniques avant de prendre la décision de vendre certains
biens immobiliers à Follieri.»
Alors que Follieri avait fait d'Andrea son ami, Maciel avait gagné l'amitié
de l'oncle d'Andrea, le cardinal. Mais Maciel a commencé à avoir des problèmes
pour les emprunts financiers nécessaires à la construction de l'université
Regina Apostolorum. Il avait besoin de l'approbation du Vatican pour obtenir le
plus haut degré de reconnaissance pour son université, à savoir la
reconnaissance totale d'Université Pontificale, afin de faire en sorte que la
toute nouvelle université soit sur un pied d'égalité avec les plus anciennes
Universités romaine, comme celles du Latran ou de la Grégorienne. Pour obtenir
ce statut, d'après certaines sources, la Légion avait offert en 1999 une
Mercerdes Benz au cardinal Pio Laghi, qui était alors préfet de la Congrégation
pour l'Education Catholique (et ancien ambassadeur pontifical aux Etats-Unis).
Consterné, Laghi aurait refusé le cadeau, d'après un prêtre qui a assisté à la
scène.
Le successeur de Laghi, le cardinal polonais Zenon Grocholewski, a également
refusé de délivrer l'autorisation. Le cardinal Sodano a finalement réussi à
obtenir un statut, mais d'un degré inférieur à celui que Maciel et la Légion
espéraient.
Maciel est mort dans des conditions qui ressemblent à un drame surréaliste,
où plusieurs pièces de sa vie ont convergé dans une chute frémissante. Fin
janvier 2008, il se trouvait alors dans un hôpital à Miami, d'après un article
de Sota et Vidal pour le journal El Mundo. Bien que l'article
(disponible en français
sur exlcblog.info) ait été contesté dans l'opinion à propos du personnage
de Maciel, il fournit une vision détaillée sur la crise qu'il a provoqué parmi
ses disciples. A l'hôpital, plusieurs personnes se sont réunis: Alvaro
Corcuera, successeur de Maciel à la tâche de Directeur Général; Evaristo Sada,
secrétaire général de la Congrégation; et quelques autres associés. Maciel
aurait refusé de se confesser, provoquant de telles préoccupations que
quelqu'un aurait fait appeler un prêtre exorciste, bien que l'article ne
décrive pas le rituel. Les hommes qui entouraient Maciel sont restés pantois
quand ils ont vu deux femmes apparaître: Norma, et sa fille Normita, âgé de 23
ans. A ce moment, Maciel aurait dit au sujet des deux femmes: «je veux
rester avec elles.»
L'article du journal El Mundo continue ainsi:
Les prêtres légionnaires, alarmés par l'attitude de Maciel, ont immédiatement
appelé Rome. Le père Luis Garza comprit très vite qu’il y avait un grave
problème. Il consulta le plus haut responsable de la Congrégation, Álvaro
Corcuera, et prit le premier avion pour Miami, et se rendit directement à
l'hôpital.
L'indignation pouvait se lire sur son visage. Il se présenta devant le
puissant fondateur, et lui ordonna: «Je vous donne deux heures pour venir
avec nous, ou j’appelle tous les médias pour que le monde entier sache qui vous
êtes vraiment! ». Et Maciel lui tendit son bras.
Après avoir installé Maciel dans une maison de la Légion, à Jacksonville, en
Floride, ce dernier serait devenu très agressif lorsque Corcuera aurait essayé
de lui donner l'onction: «j'ai dit non!». L'article dit que Maciel a
refusé de faire une confession finale, et conclu catégoriquement qu'il «ne
croyait pas au pardon de Dieu.»
C'est une idée qui correspond bien à la vie sordide de Maciel, mais pour
laquelle, en fait, nous n'avons aucune preuve. En annonçant son ascension au
ciel, immédiatement après sa mort en 2008, les dirigeants de la Légion ont
porté la propagande à un niveau supérieur, hors catégorie.
Le National Catholic Reporter a demandé par email à Luis Garza son impression concernant l'article du journal El Mundo. Et dans une réponse datée du 15 mars 2010, celui a répondu ainsi: «Je comprends que vous ayez de nombreuses questions. Mais, comme je l'ai déjà dit dans un précédent mail, à l'heure qu'il est et dans la situation dans laquelle nous nous trouvons, je ne peux vous fournir aucune information supplémentaire. Je suis désolé. Je vais continuer à prier pour tous ceux qui ont été blessés par les agissements du père Maciel. Et j'espère que vous et vos lecteurs nous porterons par leurs prières. Je prie pour vous et pour votre mission de journaliste.»
Jason Berry est l'auteur de Lead Us Not into Temptation, et co-auteur, avec Gerald Renner, de Vows of Silence.