«C'est ainsi que je comprends la loi. Je ne connais pas d'exceptions. Les cardinaux ont le devoir d'informer leur supérieur, quand il s'agit de dons pour des oeuvres pieuses. Si des fonds sont donnés charitablement pour les besoins personnels d'un représentant officiel de l'Eglise, alors, il ne s'agit pas d'une «oeuvre pieuse», et ils n'ont donc pas besoin d'être déclarés.»

Parce que les cardinaux n'ont pas accepté de répondre à nos questions, le National Catholic Reporter n'est pas en mesure de déterminer si l'argent qu'ils avaient reçu de la Légion avait fait l'objet d'une déclaration.

«Maciel voulait acheter le pouvoir», affirme le prêtre qui arrangeait les «opera carita» de quelques familles mexicaines avec Dziwisz. Il n'a pas utilisé le mot de corruption, mais d'après les raisons pour lesquelles il a quitté la Légion, il apparaît qu'il y avait un problème moral. «Je suis arrivé à un point de rupture, à l'intérieur d'une culture de mensonges. Les supérieurs savent qu'ils mentent, et ils savent que vous le savez aussi,» dit-il. «Ils mentent au sujet de l'argent: d'où il provient, où il va, comment il est utilisé.»

SOMALO__7_.JPG Le card. Somalo, lors d'une visite au Centre d'Etudes Supérieures

Lorsque Martinez Somalo, un espagnol, a pris la tête de la Congrégation pour les Religieux, en 1994, Maciel a envoyé le prêtre à la maison de Martinez Somalo. Le jeune prêtre lui apportait une enveloppe épaisse, plein d'argent. «Je n'ai pas cligné de l'oeil», se souvient-il, «je me suis rendu à son appartement, lui ai donné l'enveloppe, j'ai dit au revoir... C'était une façon de se faire des amis, de s'assurer de l'aide en cas de besoin, de lubrifier les rouages.»

Martinez Somalo n'a pas répondu aux demandes d'interviews du National Catholic Reporter.

Glenn Favreau, qui a été légionnaire à Rome entre 1990 et 1997, et qui est devenu aujourd'hui avocat à Washington, se souvient: «On parlait beaucoup de Martinez Somalo dans la Légion. On disait de lui qu'il était «notre supérieur», parce qu'il était notre ami, Un amigo de la Légion.» Favreau, qui n'était pas au courant des dons que la Légion faisait à Somalo, ajoute: «Il y avait des cardinaux qui n'étaient pas amigos. On ne les aurait jamais appelé «ennemis», mais tous savaient de qui il s'agissait. Pio Laghi n'aimait pas la Légion.» Le Cardinal Laghi, précédent nonce apostolique du Pape aux Etats-Unis, a ensuite été nommé Préfet de la Congrégation pour l'Education Catholique.

Le bureau de Martinez Somalo a ensuite changé de nom: Congrégation pour les Instituts de Vie Consacrée et les Sociétés de Vie Apostolique. Mais la description de ses tâches est restée la même. De 1994 à 2004, l'une des tâches du bureau dirigé par le cardinal espagnol consistait à enquêter sur toutes plaintes portées contre des ordres religieux et leur chefs.

Dans les dossiers de cette congrégation, d'après plusieurs anciens légionnaires, se trouvent des lettres qui avaient été envoyées il y a de nombreuses années, accusant Maciel d'avoir abusé de séminaristes. Quand les récits déchirant de neuf anciennes victimes de Maciel ont fait la une du Hartford Courant, en 1997, le cardinal Martinez Somalo n'a rien fait. Comme, du reste, l'ensemble de la curie romaine.

Jean-Paul II a élevé Martinez Somalo à la fonction de Carmerlingue, ou Chambellan, c'est-à-dire celui qui est le responsable officiel du conclave pendant l'élection d'un pape.

Aujourd'hui, le cardinal en charge de la Congrégation qui contrôle les ordres religieux est Franc Rodé. Pendant des années, cet homme n'a pas tari d'éloge à l'égard de Maciel, de la Légion et de sa branche laïque, le Regnum Christi.

Un cardinal, cependant, a repoussé un cadeau financier de la Légion: Joseph Ratzinger. En 1997, il a donné une conférence de théologie aux Légionnaires. Lorsqu'un Légionnaire lui a donné en mains propres une enveloppe, disant que c'était pour ses oeuvres de charité, Ratzinger a refusé. «Il était aussi dur que des clous, mais d'une façon très cordiale,» raconte un témoin.

Le modus operandi de Maciel

Maciel voyageait sans cesse, utilisant des fonds provenant des centres de la Légion au Mexique, à Rome ou aux Etats-Unis. Certains anciens légionnaires, qui ont eu connaissance de l'administration financière de la congrégation, pensent que Maciel prenait sans cesse de l'argent dans les caisses de la Légion pour entretenir ses familles.

Pendant des années, Maciel a utilisé des prêtres de la Légion pour offrir des enveloppes d'argent, et des cadeaux, aux personnages importants de la curie. Pendant les jours précédent la fête de Noël, des séminaristes de la Légion passaient des heures à envelopper des paniers avec des bouteilles de vin très chères, des liqueurs rares et des jambons espagnols, qui valaient plus de 1000$ l'unité. Certains prêtres qui s'occupaient autrefois de ces dons, estiment avec le recul que la stratégie de Maciel ressemblait à une police d'assurance: il fallait, pour se protéger, qu'il positionne la Légion comme une présence essentielle dans la vie du Vatican.

Fichter, ancien membre de la Légion, est aujourd'hui curé de la paroisse du Sacré Coeur, à Haworth, dans le New Jersey. Il est prêtre diocésain depuis une dizaine d'années, dans l'archi-diocèse de Newark. Dans la Légion, il a été coordinateur du bureau d'administration de Rome entre février 1998 et octobre 2000.

«Quand le père Maciel quittait le centre de Rome, j'avais le devoir de lui remettre 10,000$ en liquide: 5,000$ en dollars américains, et l'autre moitié dans la monnaie du pays où il se rendait.», raconte Fichter. «L'un de ses assistants m'informait quand il allait partir, et je devais préparer les fonds pour lui. Je ne me suis jamais inquiété du fait qu'il n'utilisait pas cet argent pour une bonne et noble cause. Cela faisait partie de la routine de mon travail. Il était tellement au dessus de tout reproche, que je me sentais honoré d'accomplir cette tâche. Il ne présentait aucune facture, et je ne me serais jamais risqué à en demander une.»

Fichter a hésité à répondre à l'interview, inquiet de ne pas voir ses propos déformés. «En tant que Légionnaires, nos règles relatives à l'utilisation de l'argent étaient très limitées,» explique-t-il. «S'il m'arrivait de sortir, on me donnait 20$, et si j'avais acheté une pizza, je devais rendre les 15$ à mon supérieur, avec le reçu. Ce qui est triste, là dedans, c'est qu'on était tellement naïfs... Nous faisions tout notre possible pour vivre scrupuleusement notre voeu de pauvreté, et pourtant, nous ne nous demandions pas si Maciel faisait de même.

La plupart de mes anciens camarades sont encore dans la Légion, et je souffre en pensant aux temps difficiles qu'ils doivent être en train de passer. Je ne veux pas qu'on interprète mal mes paroles... Maciel a trompé tout le monde. Avec le recul, je regrette d'avoir été, avec tant d'autres, tellement crédule. Heureusement, pour moi, tout cela est maintenant déjà loin.»

Après avoir obtenu un doctorat en sociologie à l'université Rutgers, Fichter a travaillé comme associé de recherche pour le Centre de Recherche Appliquée dans l'Apostolat (CARA), à l'Université de Washington. «Je suis très heureux de mon travail de pasteur, et de chercheur, que je fais pour le bien de l'Eglise. A ce stade de ma vie, après avoir collaboré à l'enquête du Vatican sur la Légion, je prie tous les jours pour ceux qui sont encore légionnaires. Si je peux les aider d'une façon ou d'une autre, je le ferai.»

Justice retardée

Après que les anciens légionnaires victimes aient déposé une plainte canonique en 1998 contre Maciel à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Sodano, le Secrétaire d'Etat (le «premier ministre» du Vatican) a fait pression sur Ratzinger afin qu'il stoppe la procédure. Comme le National Catholic Reporter l'avait signalé en 2001, José Barba, professeur d'université à Mexico et ancien légionnaire, qui a déposé le dossier en 1998 au bureau de Ratzinger, a su ce qui s'était passé et le rôle de Sodano grâce à Martha Wegan, la canoniste chargée de l'affaire, à Rome.

«Sodano est venu avec toute sa famille – ils étaient 200 – lorsqu'il a été nommé cardinal,» se souvient Favreau. «Et nous leur avons servi le repas. Quand il est devenu Secrétaire d'Etat, il y a eu une autre célébration. Il est venu également en d'autres occasions, comme pour la pose de la première pierre du Centre d'Etudes Supérieures, et pour le dîner qui a suivi.»

L'intervention d'un haut fonctionnaire du Vatican dans une affaire de justice illustre la fragile nature du système, et, dans l'affaire Maciel, comment un homme coupable a réussi à échapper à la justice pendant des années.

«Le cardinal Sodano a été le chef des supporters de la Légion,» dit l'un des ex-légionnaires. «Il est venu donner une conférence à Noël, et on lui a donné 10,000$.» Un autre prêtre se souvient d'un don de 5,000$ à Sodano.

Mais, en décembre 2004, alors que la santé de Jean-Paul II se détériorait de jour en jour, Ratzinger a rompu avec Sodano, et a demandé à un avocat en droit canonique de son équipe, Mgr Charles Scicluna, de procéder à une enquête. Deux ans plus tard, devenu Benoît XVI, il a approuvé la sanction posée contre Maciel, qui l'invitait à abandonner tout ministère publique et à mener une vie de «pénitence et de prière». «Maciel a eu au moins 20 et au plus 100 victimes,» affirmait, il y a quelques temps, un fonctionnaire anonyme du Vatican pour le National Catholic Reporter.

La congrégation a avancé l'âge avancé de Maciel, pour expliquer le renoncement à un procès complet.

Un personnage influent du Vatican a déclaré au National Catholic Reporter que Sodano a insisté pour adoucir le langage du communiqué du Vatican – pour saluer le travail de la Légion et des 60,000 membres de son mouvement, Regnum Christi – malgré les neuf ans de campagne des sites Web de la Légion pour dénoncer les victimes. La gestion de l'affaire, du côté des légionnaires, est entré dans une nouvelle phase, avec une déclaration comparant le père Maciel au Christ, qui, refusant de se défendre, acceptait sa «nouvelle croix» avec «tranquillité de conscience.»

Maciel a quitté Rome, le scandale apparemment fini. En interne, la Légion a insisté auprès de ses membres sur le fait que Maciel était innocent.

En 2009, un an après la mort de Maciel, la Légion a révélé qu'avec surprise ils avaient découvert qu'il avait une fille. Les nouvelles ont secoué la congrégation et ses membres laïcs. Car, dans une organisation fondée sur le culte de la personnalité, les nombreuses louanges de Jean-Paul II à l'égard du père Maciel auraient plutôt laisser envisager l'inverse. Les dirigeants de la Légion ont eu du mal à convaincre les plus sceptiques.

Deux prêtres de la Légion ont affirmé au NCR en Juillet que l'on continuait à parler aux séminaristes de la vie vertueuse de Maciel. «On continue de leur laver le cerveau, comme si rien n'était arrivé,» expique un légionnaire, assis sur un banc, près du Tibre, à Rome.

Grâce à l'intervention de Sodano, l'ordre s'est cramponné sur une défense fragile, faisant valoir que le Vatican n'avait jamais dit expressément que Maciel avait abusé de qui que se soit.

Dans quelle mesure les dirigeants de la Légion étaient-ils au courant de la double vie de Maciel – la fille et sa mère, à Madrid, et ses trois fils et sa mère au Mexique. - voilà le problème central de l'enquête en cours, mené par le Vatican.

Quelle quantité d'argent Maciel a-t-il utilisé pour faire vivre ses familles? Quelle quantité d'argent a-t-il détourné à d'autres fins, sous couvert d'oeuvres caritatives?

Ces questions en soulèvent d'autres. Est-ce que des enveloppes contenant des milliers de dollars en liquide données à des cardinaux quand ils disent la messe, donnent des conférences ou participent à des dîners dans maisons religieuses peuvent être considérées comme des «dons»? La Légion du Christ cherche de l'argent en se présentant comme un organisme de bienfaisance. Comment enregistre-t-elle de telles dépenses? Quelqu'un au Vatican a-t-il accès aux archives financières de la Légion?

Lorsque Dziwisz est devenu évêque en 1998, la Légion a couvert les coûts de sa réception dans son centre de Rome. «Dziwisz a aidé la Légion de nombreuses façons,» explique le prêtre qui s'est occupé des factures. «C'est lui qui a convaincu le pape de célébrer le 50ème anniversaire de la Légion.»

Dans un livre sur Maciel publié en Espagne, le journaliste Alfonso Torres Robles qualifie l'évènement du 3 janvier 1991 comme étant «l'une des grandes manifestations de force de la Légion... à la basilique Saint Pierre de Rome, Jean-Paul II a ordonné 60 légionnaires, en présence de 7,000 membres du Regnum Christi de différents pays, 15 cardinaux, 52 évêques et de nombreux richissimes bienfaiteurs.»

L'évènement a été filmé, et une séquence était utilisée dans une vidéo de promotion, que la Légion a vendu jusqu'en 2006. Jean-Paul II était une image stratégique dans les mailings de la Légion. La vidéo était montrée à des bienfaiteurs potentiels de la Légion. La Légion a cessé de distribuer cette vidéo.

La Légion est présente dans 23 pays. Elle dirige des dizaines d'écoles préparatoires, des maisons de formation et plusieurs universités.

La stratégie de Maciel, basée sur le trafic d'influence, s'est déroulée sur cinq décennies.

A suivre: comment l'empire a été construit.

Jason Berry est l'auteur de Lead Us Not into Temptation, et co-auteur, avec Gerald Renner, de Vows of Silence.