Comment Maciel a réussi, grâce à l'argent, à se construire un réseau d'influences au Vatican? (2ème partie)
Par Xavier le lundi 12 avril 2010, - Jason Berry - Lien permanent
Le cardinal Sodano avec le père
Maciel, au Centre d'Etudes Supérieures
Qu'est-ce qu'un pot de vin?
En terme juridique, en quoi «une élégante façon de donner un pot de vin»
ajoute-t-elle quelque chose à la corruption? C'est au début des années 90 que
Maciel a commencé à distribuer de l'argent aux responsables des différentes
congrégations de la curie romaine, et les révélations dans la presse sur le cas
Maciel ne sont apparues qu'en 1997, et le procès canonique, en 1998.
En outre, ce dons ne peuvent pas être considérés comme des «pots de vin»,
selon Nicolas Cafardi, un éminent avocat en droit canonique, doyen émérite de
la Faculté de Droit de l'Université Duquesne, à Pittsburgh. Cafardi, qui a été
conseiller juridique pour de nombreux évêques, répond ainsi aux questions
relatives aux donations que peuvent recevoir des prêtres ou des représentants
officiels de l'Eglise au Vatican.
Selon le droit de l'Eglise (canon 1302), un don financier important à une autorité ecclésiastique «peut être considéré comme une oeuvre pieuse», explique Cafardi. D'une façon générale, ces fonds doivent être simplement «déclarés» au cardinal-vicaire pour Rome. Un cadeau onéreux, comme une voiture par exemple, n'a pas à être déclaré.
«C'est ainsi que je comprends la loi. Je ne connais pas d'exceptions.
Les cardinaux ont le devoir d'informer leur supérieur, quand il s'agit de dons
pour des oeuvres pieuses. Si des fonds sont donnés charitablement pour les
besoins personnels d'un représentant officiel de l'Eglise, alors, il ne s'agit
pas d'une «oeuvre pieuse», et ils n'ont donc pas besoin d'être
déclarés.»
Parce que les cardinaux n'ont pas accepté de répondre à nos questions, le
National Catholic Reporter n'est pas en mesure de déterminer si
l'argent qu'ils avaient reçu de la Légion avait fait l'objet d'une
déclaration.
«Maciel voulait acheter le pouvoir», affirme le prêtre qui
arrangeait les «opera carita» de quelques familles mexicaines avec
Dziwisz. Il n'a pas utilisé le mot de corruption, mais d'après les raisons pour
lesquelles il a quitté la Légion, il apparaît qu'il y avait un problème moral.
«Je suis arrivé à un point de rupture, à l'intérieur d'une culture de
mensonges. Les supérieurs savent qu'ils mentent, et ils savent que vous le
savez aussi,» dit-il. «Ils mentent au sujet de l'argent: d'où il
provient, où il va, comment il est utilisé.»
Le card. Somalo, lors d'une visite au Centre
d'Etudes Supérieures
Lorsque Martinez Somalo, un espagnol, a pris la tête de la Congrégation pour
les Religieux, en 1994, Maciel a envoyé le prêtre à la maison de Martinez
Somalo. Le jeune prêtre lui apportait une enveloppe épaisse, plein d'argent.
«Je n'ai pas cligné de l'oeil», se souvient-il, «je me suis rendu
à son appartement, lui ai donné l'enveloppe, j'ai dit au revoir... C'était une
façon de se faire des amis, de s'assurer de l'aide en cas de besoin, de
lubrifier les rouages.»
Martinez Somalo n'a pas répondu aux demandes d'interviews du National
Catholic Reporter.
Glenn Favreau, qui a été légionnaire à Rome entre 1990 et 1997, et qui est
devenu aujourd'hui avocat à Washington, se souvient: «On parlait beaucoup
de Martinez Somalo dans la Légion. On disait de lui qu'il était «notre
supérieur», parce qu'il était notre ami, Un amigo de la Légion.» Favreau,
qui n'était pas au courant des dons que la Légion faisait à Somalo, ajoute:
«Il y avait des cardinaux qui n'étaient pas amigos. On ne les aurait jamais
appelé «ennemis», mais tous savaient de qui il s'agissait. Pio Laghi n'aimait
pas la Légion.» Le Cardinal Laghi, précédent nonce apostolique du Pape aux
Etats-Unis, a ensuite été nommé Préfet de la Congrégation pour l'Education
Catholique.
Le bureau de Martinez Somalo a ensuite changé de nom: Congrégation pour les
Instituts de Vie Consacrée et les Sociétés de Vie Apostolique. Mais la
description de ses tâches est restée la même. De 1994 à 2004, l'une des tâches
du bureau dirigé par le cardinal espagnol consistait à enquêter sur toutes
plaintes portées contre des ordres religieux et leur chefs.
Dans les dossiers de cette congrégation, d'après plusieurs anciens
légionnaires, se trouvent des lettres qui avaient été envoyées il y a de
nombreuses années, accusant Maciel d'avoir abusé de séminaristes. Quand les
récits déchirant de neuf anciennes victimes de Maciel ont fait la une du
Hartford Courant, en 1997, le cardinal Martinez Somalo n'a rien fait.
Comme, du reste, l'ensemble de la curie romaine.
Jean-Paul II a élevé Martinez Somalo à la fonction de Carmerlingue, ou
Chambellan, c'est-à-dire celui qui est le responsable officiel du conclave
pendant l'élection d'un pape.
Aujourd'hui, le cardinal en charge de la Congrégation qui contrôle les
ordres religieux est Franc Rodé. Pendant des années, cet homme n'a pas tari
d'éloge à l'égard de Maciel, de la Légion et de sa branche laïque, le Regnum
Christi.
Un cardinal, cependant, a repoussé un cadeau financier de la Légion: Joseph
Ratzinger. En 1997, il a donné une conférence de théologie aux Légionnaires.
Lorsqu'un Légionnaire lui a donné en mains propres une enveloppe, disant que
c'était pour ses oeuvres de charité, Ratzinger a refusé. «Il était aussi
dur que des clous, mais d'une façon très cordiale,» raconte un
témoin.
Le modus operandi de Maciel
Maciel voyageait sans cesse, utilisant des fonds provenant des centres de la
Légion au Mexique, à Rome ou aux Etats-Unis. Certains anciens légionnaires, qui
ont eu connaissance de l'administration financière de la congrégation, pensent
que Maciel prenait sans cesse de l'argent dans les caisses de la Légion pour
entretenir ses familles.
Pendant des années, Maciel a utilisé des prêtres de la Légion pour offrir
des enveloppes d'argent, et des cadeaux, aux personnages importants de la
curie. Pendant les jours précédent la fête de Noël, des séminaristes de la
Légion passaient des heures à envelopper des paniers avec des bouteilles de vin
très chères, des liqueurs rares et des jambons espagnols, qui valaient plus de
1000$ l'unité. Certains prêtres qui s'occupaient autrefois de ces dons,
estiment avec le recul que la stratégie de Maciel ressemblait à une police
d'assurance: il fallait, pour se protéger, qu'il positionne la Légion comme une
présence essentielle dans la vie du Vatican.
Fichter, ancien membre de la Légion, est aujourd'hui curé de la paroisse du
Sacré Coeur, à Haworth, dans le New Jersey. Il est prêtre diocésain depuis une
dizaine d'années, dans l'archi-diocèse de Newark. Dans la Légion, il a été
coordinateur du bureau d'administration de Rome entre février 1998 et octobre
2000.
«Quand le père Maciel quittait le centre de Rome, j'avais le devoir de
lui remettre 10,000$ en liquide: 5,000$ en dollars américains, et l'autre
moitié dans la monnaie du pays où il se rendait.», raconte Fichter.
«L'un de ses assistants m'informait quand il allait partir, et je devais
préparer les fonds pour lui. Je ne me suis jamais inquiété du fait qu'il
n'utilisait pas cet argent pour une bonne et noble cause. Cela faisait partie
de la routine de mon travail. Il était tellement au dessus de tout reproche,
que je me sentais honoré d'accomplir cette tâche. Il ne présentait aucune
facture, et je ne me serais jamais risqué à en demander une.»
Fichter a hésité à répondre à l'interview, inquiet de ne pas voir ses propos
déformés. «En tant que Légionnaires, nos règles relatives à l'utilisation
de l'argent étaient très limitées,» explique-t-il. «S'il m'arrivait de
sortir, on me donnait 20$, et si j'avais acheté une pizza, je devais rendre les
15$ à mon supérieur, avec le reçu. Ce qui est triste, là dedans, c'est qu'on
était tellement naïfs... Nous faisions tout notre possible pour vivre
scrupuleusement notre voeu de pauvreté, et pourtant, nous ne nous demandions
pas si Maciel faisait de même.
La plupart de mes anciens camarades sont encore dans la Légion, et je
souffre en pensant aux temps difficiles qu'ils doivent être en train de passer.
Je ne veux pas qu'on interprète mal mes paroles... Maciel a trompé tout le
monde. Avec le recul, je regrette d'avoir été, avec tant d'autres, tellement
crédule. Heureusement, pour moi, tout cela est maintenant déjà
loin.»
Après avoir obtenu un doctorat en sociologie à l'université Rutgers, Fichter
a travaillé comme associé de recherche pour le Centre de Recherche Appliquée
dans l'Apostolat (CARA), à l'Université de Washington. «Je suis très
heureux de mon travail de pasteur, et de chercheur, que je fais pour le bien de
l'Eglise. A ce stade de ma vie, après avoir collaboré à l'enquête du Vatican
sur la Légion, je prie tous les jours pour ceux qui sont encore légionnaires.
Si je peux les aider d'une façon ou d'une autre, je le ferai.»
Justice retardée
Après que les anciens légionnaires victimes aient déposé une plainte
canonique en 1998 contre Maciel à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi,
Sodano, le Secrétaire d'Etat (le «premier ministre» du Vatican) a fait pression
sur Ratzinger afin qu'il stoppe la procédure. Comme le National Catholic
Reporter l'avait signalé en 2001, José Barba, professeur d'université à
Mexico et ancien légionnaire, qui a déposé le dossier en 1998 au bureau de
Ratzinger, a su ce qui s'était passé et le rôle de Sodano grâce à Martha Wegan,
la canoniste chargée de l'affaire, à Rome.
«Sodano est venu avec toute sa famille – ils étaient 200 – lorsqu'il a
été nommé cardinal,» se souvient Favreau. «Et nous leur avons servi le
repas. Quand il est devenu Secrétaire d'Etat, il y a eu une autre célébration.
Il est venu également en d'autres occasions, comme pour la pose de la première
pierre du Centre d'Etudes Supérieures, et pour le dîner qui a
suivi.»
L'intervention d'un haut fonctionnaire du Vatican dans une affaire de
justice illustre la fragile nature du système, et, dans l'affaire Maciel,
comment un homme coupable a réussi à échapper à la justice pendant des
années.
«Le cardinal Sodano a été le chef des supporters de la Légion,» dit
l'un des ex-légionnaires. «Il est venu donner une conférence à Noël, et on
lui a donné 10,000$.» Un autre prêtre se souvient d'un don de 5,000$ à
Sodano.
Mais, en décembre 2004, alors que la santé de Jean-Paul II se détériorait de
jour en jour, Ratzinger a rompu avec Sodano, et a demandé à un avocat en droit
canonique de son équipe, Mgr Charles Scicluna, de procéder à une enquête. Deux
ans plus tard, devenu Benoît XVI, il a approuvé la sanction posée contre
Maciel, qui l'invitait à abandonner tout ministère publique et à mener une vie
de «pénitence et de prière». «Maciel a eu au moins 20 et au plus 100
victimes,» affirmait, il y a quelques temps, un fonctionnaire anonyme du
Vatican pour le National Catholic Reporter.
La congrégation a avancé l'âge avancé de Maciel, pour expliquer le
renoncement à un procès complet.
Un personnage influent du Vatican a déclaré au National Catholic
Reporter que Sodano a insisté pour adoucir le langage du communiqué du
Vatican – pour saluer le travail de la Légion et des 60,000 membres de son
mouvement, Regnum Christi – malgré les neuf ans de campagne des sites Web de la
Légion pour dénoncer les victimes. La gestion de l'affaire, du côté des
légionnaires, est entré dans une nouvelle phase, avec une déclaration comparant
le père Maciel au Christ, qui, refusant de se défendre, acceptait sa «nouvelle
croix» avec «tranquillité de conscience.»
Maciel a quitté Rome, le scandale apparemment fini. En interne, la Légion a
insisté auprès de ses membres sur le fait que Maciel était innocent.
En 2009, un an après la mort de Maciel, la Légion a révélé qu'avec surprise
ils avaient découvert qu'il avait une fille. Les nouvelles ont secoué la
congrégation et ses membres laïcs. Car, dans une organisation fondée sur le
culte de la personnalité, les nombreuses louanges de Jean-Paul II à l'égard du
père Maciel auraient plutôt laisser envisager l'inverse. Les dirigeants de la
Légion ont eu du mal à convaincre les plus sceptiques.
Deux prêtres de la Légion ont affirmé au NCR en Juillet que l'on
continuait à parler aux séminaristes de la vie vertueuse de Maciel. «On
continue de leur laver le cerveau, comme si rien n'était arrivé,» expique
un légionnaire, assis sur un banc, près du Tibre, à Rome.
Grâce à l'intervention de Sodano, l'ordre s'est cramponné sur une défense
fragile, faisant valoir que le Vatican n'avait jamais dit expressément que
Maciel avait abusé de qui que se soit.
Dans quelle mesure les dirigeants de la Légion étaient-ils au courant de la
double vie de Maciel – la fille et sa mère, à Madrid, et ses trois fils et sa
mère au Mexique. - voilà le problème central de l'enquête en cours, mené par le
Vatican.
Quelle quantité d'argent Maciel a-t-il utilisé pour faire vivre ses
familles? Quelle quantité d'argent a-t-il détourné à d'autres fins, sous
couvert d'oeuvres caritatives?
Ces questions en soulèvent d'autres. Est-ce que des enveloppes contenant des
milliers de dollars en liquide données à des cardinaux quand ils disent la
messe, donnent des conférences ou participent à des dîners dans maisons
religieuses peuvent être considérées comme des «dons»? La Légion du Christ
cherche de l'argent en se présentant comme un organisme de bienfaisance.
Comment enregistre-t-elle de telles dépenses? Quelqu'un au Vatican a-t-il accès
aux archives financières de la Légion?
Lorsque Dziwisz est devenu évêque en 1998, la Légion a couvert les coûts de
sa réception dans son centre de Rome. «Dziwisz a aidé la Légion de
nombreuses façons,» explique le prêtre qui s'est occupé des factures.
«C'est lui qui a convaincu le pape de célébrer le 50ème anniversaire de la
Légion.»
Dans un livre sur Maciel publié en Espagne, le journaliste Alfonso Torres
Robles qualifie l'évènement du 3 janvier 1991 comme étant «l'une des
grandes manifestations de force de la Légion... à la basilique Saint Pierre de
Rome, Jean-Paul II a ordonné 60 légionnaires, en présence de 7,000 membres du
Regnum Christi de différents pays, 15 cardinaux, 52 évêques et de nombreux
richissimes bienfaiteurs.»
L'évènement a été filmé, et une séquence était utilisée dans une vidéo de
promotion, que la Légion a vendu jusqu'en 2006. Jean-Paul II était une image
stratégique dans les mailings de la Légion. La vidéo était montrée à des
bienfaiteurs potentiels de la Légion. La Légion a cessé de distribuer cette
vidéo.
La Légion est présente dans 23 pays. Elle dirige des dizaines d'écoles
préparatoires, des maisons de formation et plusieurs universités.
La stratégie de Maciel, basée sur le trafic d'influence, s'est déroulée sur
cinq décennies.
A suivre: comment l'empire a été
construit.
Jason Berry est l'auteur de Lead Us Not into Temptation, et co-auteur, avec Gerald Renner, de Vows of Silence.
Commentaires
Le plus intéressant de ces informations de première main, est que le Cardinal Ratzinger ressort comme un intraitable devant la corruption, on en a la preuve :
Il a su refuser avec maestria d'être payé pour sa conférence et cela lui sera compté .
Admirable clairvoyance ! Inébranlable discernement ...
Merci Seigneur de nous donner la conviction supplémentaire que nous nous appuyons sur ta Pierre, la pierre d'angle, celle que veulent rejeter les bâtisseurs... les maçons d'aujourd'hui...
Pierre, tu es Pierre...
Merci Seigneur pour Ton Eglise, incorruptible malgré toutes les hautes trahisons dont sont coupables certains dignitaires qui osent se croire plus forts qu'Elle et décidés à la détruire par leurs oeuvres