Le charismatique mexicain, qui avait fondé la Légion du Christ en 1941, envoyait régulièrement des quantités importantes d'argent aux représentants de la Curie Romaine, avec des desseins très calculés, selon de nombreuses sources interrogées par le National Catholic Reporter: Maciel se construisait ainsi un réseau d'amitié pour sa congrégation, et de défense pour lui-même, au cas où sa vie secrète ahurissante venait un jour à être connue.

Or, tout avait bien été établi dès la première visite apostolique: Maciel était morphinomane, et avait abusé sexuellement d'une vingtaine, au moins, de séminaristes de la Légion, entre les années 40 et 60. Mgr Joseph McGann, évêque de Rockvill Centre, dans l'état de New York, avait envoyé à plusieurs reprises (en 1976, 1978 et 1989) au Vatican une lettre écrite par un ancien prêtre de la congrégation, portant des allégations très détaillées sur la nature de ces abus, et cela, à travers les voies officielles. En vain. Maciel a commencé à avoir des enfants dans les années quatre-vingt, trois d'entre eux avec deux femmes mexicaines. A cela s'ajoute, d'après le journal El Mundo de Madrid, une troisième famille de trois enfants en Suisse. Dissimulant ses nombreuses liaisons, Maciel s'est construit une fortune colossale en soutirant de l'argent à de riches bienfaiteurs et en gagnant les bonnes grâces des représentants de l'Eglise à Rome.

«Tout ce que je peux dire à propos du père Maciel, c'est que c'était un escroc fini», affirme le père Stephen Fichter, sociologue et ancien membre de la Légion. «Il aurait utilisé n'importe quel moyen pour parvenir à ses fins, y compris celui de mentir au Pape, ou à tous les cardinaux de la curie romaine.»

Lorsque Maciel est mort, le 30 janvier 2008, les dirigeants de la Légion ont annoncé que le fondateur de 87 ans était monté au ciel. Alors que Dieu seul connait le destin de Maciel, la déclaration de la Légion apparaît avec le recul comme le dernier acte de tromperie de celui dont l'hérédité continue de semer le chaos depuis sa tombe. En février 2009, les Légionnaires ont révélé que Maciel avait une fille. Et le mois dernier, les Légionnaires ont exprimé maladroitement quelques vagues regrets à l'égard des victimes du père Maciel, en oubliant de les citer nominalement... quatre après que le Pape Benoît XVI ait demandé au père Maciel de se retirer de tout ministère publique et de vivre une vie de prière et de pénitence, pour avoir abusé de jeunes séminaristes.

Maciel a conduit ses disciples sur un sentier de perdition. Ironie brutale du destin pour Benoît XVI, qui est le seul a avoir engagé une enquête, malgré les pressions du principal défenseur de Maciel, le cardinal Angelo Sodano, secrétaire d'État du Vatican de 1990 à 2006. Maciel a laissé un empire ecclésial estimé par le journal italien L'Espresso à 25 milliards d'euros, avec un budget annuel de 650 millions d'euros selon le Wall Street Journal. La congrégation comptait 700 prêtres et 1300 séminaristes en 2008.

Il n'y a pas, au cours de l'histoire, de scandale dans l'Eglise aussi complexe que celui-ci. Une gigantesque opération financière est dans les mains d'une congrégation religieuse que beaucoup considèrent comme une secte, et dont les dirigeants sont soupçonnés d’avoir dissimuler la vie dissolue de leur fondateur. Alors que le Vatican est en pleine négociation avec la Légion - et avec l'épineuse question juridique de savoir si le Saint-Siège peut intervenir sur le cours de leurs transactions financières - trois des enfants de Maciel, avec leur mère mexicaine, exigent une indemnisation, affirmant avoir été mis à l'écart par la Légion à la mort de Maciel.

Outre les questions complexes sur l'éventuel démantèlement ou la re-fondation de la Légion, le Pape est sous la coup des affaires d'abus sexuels en Irlande et des cas plus anciens qui ont eu lieu en Allemagne et dans le Wisconsin, cas où le Pape est accusé, par le New York Times, de n'avoir pas su punir les prêtres pédophiles.

Le scandale de la Légion se démarque pour une autre raison: il soulève de profondes questions éthiques sur la façon par laquelle l'argent circule au Vatican.

Dans une enquête menée par le National Catholic Reporter (NCR) depuis le mois de juillet dernier, comprenant plusieurs dizaines d'interviews à Rome, à Mexico et dans différentes villes des États-Unis, il est ressorti une chose: C'est l'histoire rocambolesque d'un homme qui a réussi à courtiser les plus hauts responsables du Vatican, y compris ceux-là mêmes qui auraient dû mener des enquêtes sur lui, en leur offrant des quantités faramineuses d'argent et de cadeaux.

Maciel a construit son oeuvre en cultivant des riches bienfaiteurs, et plus spécialement des veuves, et cela, dès les années 40 au Mexique. Malgré les lourdes accusations de pédophilie qui pesaient sur lui, Maciel a su attirer un grand nombre de séminaristes, à une époque de déclin des vocations. En 1994, le Pape Jean Paul II a dit qu'il était «un guide efficace pour la jeunesse» et a continué à faire son éloge, alors même que l'enquête menée par Gerald Renner, pour le Hartford Courant, en 1997, avait exposé la toxicomanie de Maciel, ainsi que ses abus sexuels sur des séminaristes. En 1998, huit anciens légionnaires ont déposé une plainte canonique, afin de poursuivre Maciel en justice, devant les tribunaux du cardinal Joseph Ratzinger. Pendant les six années qui ont suivi, Maciel a bénéficié du soutien indéfectible de trois personnages clés: le cardinal Angelo Sodano, secrétaire d'Etat du Vatican; le cardinal Eduardo Martinez Somalo, préfet de la Congrégation pour les Instituts de Vie Consacrée et les Sociétés de Vie Apostoliques; et Mgr Stanislaw Dziwisz, secrétaire personnel du Pape Jean-Paul II. Pendant toutes ces années, Sodano a fait pression sur Ratzinger, afin qu'il ne poursuive pas Maciel, comme NCR l'avait déjà indiqué auparavant. Ratzinger aurait dit à un évêque mexicain que le cas Maciel était un sujet «délicat», et lui aurait demandé son conseil, pour savoir s'il était «prudent» d'engager un procès contre le fondateur des Légionnaires.

En 2004, Jean Paul II – qui n'avait pas connaissance des accusations canoniques contre le père Maciel – a honoré ce dernier lors d'une cérémonie au Vatican, en confiant à la Légion l'administration du Centre Notre-Dame de Jérusalem. La semaine suivante, le cardinal Ratzinger prenait sur lui la décision d'autoriser une enquête à l'encontre de Maciel.

Le soutien du Pape donnait à Maciel la crédibilité dont il avait besoin pour se mouvoir librement dans des milieux extrêmement aisés. Au cours d'un événement de bienfaisance, à New York en 2004, un cameraman a ainsi filmé le père Maciel, faisant courir ses doigts sur le revers de la veste du milliardaire mexicain Carlos Slim, l'un des plus grands bienfaiteurs de la Légion. Outre les dons, les écoles légionnaires au Mexique, dont les coûts de scolarité sont très élevés et les salaires très bas, a permis de subventionner les opérations à Rome, affirment des personnes au courant de la gestion des finances de la congrégation.

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Ci-dessus, de gauche à droite: Thomas Monaghan, fondateur de Domino's Pizza, Steve McEveety, producteur de film et l'ancien gouverneur de Floride Jeb Bush. En-dessous: Mary Ann Glendon, ancien ambassadeur américain au Vatican. A droite, Marcial Maciel avec Carlos Slim.

Parmi les bienfaiteurs de la Légion, on trouve, entre autres: Erik Major, fondateur de Blackwater; Steve McEveety, producteur de cinéma (dont le film de Mel Gibson, La Passion du Christ); Thomas Monaghan, fondateur de Dominos Pizza et de l'Université Ave Maria en Floride. Parmi ceux qui ont également soutenu le réseau (par des articles, des discours ou des évènements pour récolter des fonds), on trouve: l'ancien gouverneur de Floride Jeb Bush, frère de l'ancien président; l'ancien sénateur de Pennsylvanie, Rick Santorum; le chanteur d'opéra espagnol Placido Domingo, qui a donné des concerts de bienfaisance pour la Légion; Mary Ann Glendon, professeur de droit à Harvard et ancienne ambassadrice des Etats-Unis auprès du Vatican, qui a participé à l'organisation de l'achat de l'Université de Sacramento et qui, en 2002, a écrit une lettre pour le site Web des Légionnaires, dans laquelle elle prenait en dérision les accusations contre Maciel, louant ensuite ce dernier pour «sa sainteté rayonnante»; le défunt père Richard John Neuhaus, éditeur de First Things, qui a même écrit qu'il avait «la certitude morale», que les accusations portées contre Maciel étaient «fausses et malveillantes».

L'écrivain catholique conservateur, George Weigel, a également approuvé la Légion en 2002, en écrivant sur son site Web: «Si le père Maciel et son charisme de fondateur doivent être jugés par les fruits de cette oeuvre, il apparaît clairement que ces fruits sont très impressionnants.» Weigel a depuis appelé le Vatican à enquêter sur la congrégation.

Au cours d'une rencontre organisée par la Légion, William Bennett, commentateur sur CNN, a dit: «Je suis bien content de connaître et de pouvoir faire confiance aux prêtres de la Légion du Christ... L'essor des Légionnaires est un motif d'espérance dans une époque de ténèbres.» L'ancien correspondant religieux de CNN, Delia Gallagher, s'est exprimé au cours d'un événement de bienfaisance pour la Légion, et William Donohue, président de la Ligue Catholique pour les Droits Civils et Religieux, association basée à New York, a pris la défense de Maciel dans une lettre adressée au Hartford Courant, après l'article de 1997, qui avait exposé l'histoire de pédophilie de Maciel. Deux prêtres légionnaires sont devenus des célébrités dans les médias: Jonathan Morris, sur la chaîne Fox, et le professeur de théologie à l'université de Rome, Tom Williams, sur la chaîne NBC, lors de la couverture du conclave en 2005.

Les conséquences sont arrivées très tard

En avril 2005, Joseph Ratzinger est élu Pape. En 2006, il banni Maciel de tout ministère publique, et l'invite à «une vie de prière et de pénitence». Maciel quitte Rome dans la disgrâce, bien que les Légionnaires mettent en place une défense pour affirmer son innocence.

Au cours de la dernière semaine de janvier 2008, la fille de Maciel de 21 ans, avec sa mère, quittent l'Espagne pour se rendre au chevet de Maciel, peu de temps avant sa mort, dans un hôpital de Miami. Cela réjouit le moribond, mais horrifia les Légionnaires qui étaient présents. Les deux femmes ne se rendirent pas à ses funérailles au Mexique. Ses autres trois enfants et leur mère ne se rendirent pas non plus à ses funérailles. Ses successeurs à la tête de la congrégation, qu'il avait lui-même choisi, se réunirent à Cotija de la Paz, sa ville natale, pour un enterrement discret dans le caveau familial, bien loin de la tombe qui avait été préparée pour lui, dans la basilique que le père Maciel avait fait construire à Rome dans les années 50, Notre Dame de Guadalupe.

En plus de Fichter, qui est devenu curé de paroisse dans le New Jersey, deux autres anciens légionnaires, qui continuent d'exercer leur sacerdoce, ont révélé en détail les pratiques financières de Maciel, à travers de longues interviews. Ces prêtres, ainsi que deux autres prêtres à Rome, qui sont encore dans la congrégation, ont requis l'anonymat par crainte de représailles.

Cette histoire a également été recomposée grâce à différentes investigations journalistiques, sur les travaux de quelques chercheurs espagnols et mexicains, ainsi que sur des avocats qui ont compilé toutes sortes d'informations sur les stratégies financières de Maciel, et sur sa famille.

Les journalistes du NCR ont fait tout leur possible pour essayer d'obtenir des réponses de la part des trois cardinaux soupçonnés d'avoir reçu des grandes quantité d'argent de Maciel. En plus des nombreux appels vers les résidences des deux cardinaux à Rome, les journalistes se sont démenés pour contacter le cardinal Dziwisz, archevêque de Cracovie, en Pologne. Iowana Hoffman, un journaliste polonais travaillant à New York, a traduit un ensemble de questions pour le cardinal, envoyé par fax à son secrétaire, mais s'est vu répondre que le cardinal «n'avait pas le temps de donner des interviews».

Sodano, l'ancien secrétaire d'état du Vatican, et maintenant doyen du Collège des Cardinaux, et Martinez Somalo, l'ancien Camerlingue du Pape, n'ont pas répondu aux messages que nous leur avons envoyés. Ici et là, toujours la même réponse: «No intrevista!» (Pas d'interviews).

Si Sodano, Martinez Somalo et Dziwisz avaient répondu, les cardinaux auraient peut-être éclairci une question, qui reste sans réponse dans ce terrible drame financier: Comment les responsables du Vatican choisissent-ils les rapports qu'il convient de transmettre, et à qui... si on leur offre de grandes quantités d'argent? Le Vatican n'a pas de constitutions ou de statuts qui rendraient ce genre de transaction illégale. Mais ceux qui ont l'habitude de ce genre de choses disent que c'était le but de Maciel de se protéger du système archaïque de justice du Vatican, en gagnant l'amitié des hommes au pouvoir.

Et pendant presque toute sa vie, ça a marché.

Se faire des amis aux bons endroits

Le bureau du Vatican qui avait le plus de chance de pouvoir mettre en échec la carrière de Maciel avant 2001 – l'année où Ratzinger a convaincu le Pape Jean-Paul II de consolider son autorité dans le traitement des affaires d'abus sexuels – était la Congrégation pour les Instituts de vie consacrée, qui veille sur l'ensemble des ordres religieux, comme les Dominicains, les Franciscains et les Légionnaires, entre autres.

D'après deux anciens légionnaires, qui ont passé plusieurs années à Rome, Maciel a financé la rénovation de la résidence à Rome du cardinal argentin Eduardo Francisco Pironio, préfet de cette congrégation de 1976 à 1983. «C'était un don énorme», explique un prêtre, ajoutant que les travaux dans la résidence étaient très coûteux, et que les échelons supérieurs de la congrégation étaient tous au courant. «On a tordu le bras de Pironio, pour lui faire signer les Constitutions de la Légion.»

Les Constitutions de la Légion comprenaient des voeux privés, très controversés, au nom desquels chaque légionnaire faisait le serment de ne jamais critiquer Maciel, ou les supérieurs, et de dénoncer ceux qui auraient enfreint ce voeu. Les voeux, en somme, conduisaient à faire de l'espionnage une expression de foi, et solidifiait l'obéissance aveugle des Légionnaires envers leur fondateur. Les voeux était une façon, pour Maciel, de se protéger. Mais les cardinaux qui travaillaient au Conseil du Bureau de la Congrégation pour les Instituts de Vie Consacrée rechignaient à donner leur approbation.

«C'est pourquoi Maciel est allé jusqu'au Pape, par l'intermédiaire de Mgr Dziwisz,» explique le prêtre. «Deux semaines plus tard, Pironio l'avait signé».

Dziwisz, le plus proche confident de Jean Paul II, avait une chambre dans les quartiers privées du Palais Apostolique. Maciel a mis des années pour gagner le soutien de Dziwisz. Sous les ordres de Maciel, la Légion a envoyé des quantités importantes d'argent à Dziwisz, en sa fonction de gardien des messes privées du Pape, au Palais Apostolique. Assister à la messe, dans la petite chapelle, était un privilège assez rare pour quelque Chef d'Etat, comme le Premier Ministre britannique, Tony Blair et sa famille. «La messe commençait à 7 heure, et il y avait toujours quelques personnes qui y assistaient: les laïcs, des prêtres, voire des groupes d'évêques.» (Voir les mémoires du Cardinal Dziwisz, publié en 2008: Un vie avec Karol: mes quarante années d'amitié avec l'homme qui devint Pape.)

«Lorsque les invités entraient (ils n'étaient jamais plus de 50), ils découvraient souvent le Pape en prière, avec les yeux fermés, dans un état d'abandon total, presque d'extase, complètement inconscient des personnes qui entraient dans la chapelle. Pour les laïcs, c'était une grande expérience spirituelle. Le Saint Père attachait beaucoup d'importance à la présence de fidèles laïcs.»

L'un des ex-légionnaires de Rome a affirmé à NCR qu'une famille, en 1997, avait donné pas moins de 50,000$ à Dziwisz, pour pouvoir assister à la messe. «Nous avions l'habitude d'arranger ce genre d'affaires», explique-t-il à propos de sa fonction d'intermédiaire. Jean-Paul II avait-il connaissance de ces arrangements financiers? Seul Dziwisz le sait. Etant donné le style de vie ascétique du Pape, et compte-tenu de sa propension à la charité, il est probable que les fonds auraient été reversés à de bonnes causes. Le livre de Dziwisz ne dit rien au sujet des dons, et ne fait aucune mention de Maciel et de la Légion. Et pourtant, avec le recul, le prêtre qui arrangeait ces transactions pour permettre à des familles mexicaines d'assister à la messe s'étonne de la fréquence avec laquelle les Légionnaires apportaient des fonds à Dziwisz.

«C'était tout le temps comme ça, avec Dziwisz,» affirme un deuxième ancien légionnaire, qui était au courant des transactions.

Le père Alvaro Corcuera, qui allait prendre la succession de Maciel comme directeur général en 2004, ainsi que quelques autres légionnaires «pouvait monter au troisième étage pour voir Dziwisz. Ils étaient bien accueillis. Ils étaient connus dans cette maison.»

Un peu géné de décrire le contexte de ces dons, le clerc continue: «Vous disiez que ces quelques laïcs étaient de bons et fervents catholiques, et qu'il était bon pour eux de rencontrer le Pape. L'expression utilisée était «opera carita»: nous faisons un don pour vos oeuvres de charité. C'est ainsi que cela se passait. En fait, vous ne saviez pas où finirait l'argent.» Et d'ajouter: «C'est une façon élégante de donner un pot de vin.»

Se rappelant de ces évènements, le prêtre explique la raison pour laquelle il a quitté la Légion: «Je me suis réveillé un jour, et me suis demandé: Suis-je en train de donner ma vie pour servir le Seigneur, ou bien un homme qui avait des problèmes? Je ne voulais pas consacrer ma vie à Maciel.»

A SUIVRE...