Enfin, cette remarque vaut aussi pour d’autres œuvres récentes... J‘avais le sentiment qu’il était absolument impossible de formuler des critiques portant par exemple sur les activités des enfants, comme si la certitude d’être pour tout dans le vrai, empêchait les LC d’être à l’écoute du catho de base que j’étais.

A la fin des années 1990, j’ai eu vent de très graves soupçons qui pesaient sur Maciel. S’accentuant en 2005 lorsqu’un communiqué de la Secrétairerie d’Etat - 20 mai 2005 - indiqua que le père Maciel ne serait pas l’objet d’un procès canonique. Or, ce communiqué intervenait après que Mgr Scicluna, de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi (CDF) ait auditionné au Mexique, en avril 2005, 32 plaignants contre Maciel.

Puis, le 19 mais 2006, une décision de Rome demandait à Maciel, alors âgé de 85 ans, de «renoncer à tout ministère public» et de «vivre une vie retirée dans la prière et la pénitence»; il était préconisé que le Pape avait approuvé le choix de la CDF de renoncer à un procès canonique contre ce prêtre, du fait de son âge et de sa santé.

Pour moi, il n’y avait à partir de ce moment là, plus de doutes possibles sur la réalité des faits reprochés et leur gravité.

La réaction quasi immédiate de la Légion du Christ fut celle-ci: «le P.Maciel a reçu tout au long de sa vie un nombre important d’accusations (...) il a toujours affirmé son innocence, et suivant l’exemple de Jésus-Christ, a toujours fait le choix de ne se défendre d’aucune manière(...) avec l’esprit d’obéissance à l’Eglise qui l’a toujours caractérisé, il a accepté ce communiqué avec foi, avec une sérénité totale, et une conscience tranquille sachant qu’il s’agit d’une nouvelle croix que Dieu, le Père de Miséricorde, a permis qu’il endure(...)»

Il fallait comprendre que, du point de vue de la LC, Maciel était innocent, configuré au Christ par une décision pontificale, qui, dans cette logique de victime, ne pouvait être qu’inique mais bien sûr, il n’était pas possible pour les LC si obéissants au Pape, de contester ouvertement un acte aussi grave.

Mais en ces jours de printemps 2006, était visible la désobéissance de la direction de la LC qui faisait, coûte que coûte, passer son attachement au fondateur avant la vérité et avant son attachement au Pape.

Et force est de constater que malgré les événements intervenus depuis, révélations publiques relatives aux liaisons de Maciel et enquête du Saint-Siège commencée en 2009, la LC est déterminée à ne pas remettre en cause les «charismes» du fondateur, et continue à considérer que le père Maciel, malgré ses crimes, a été «d'une façon bien mystérieuse», l’instrument de la Providence. Elle s’apprête aujourd'hui à ouvrir, avec les responsables actuels, un nouveau chapitre de son histoire.

C’est ainsi que dans 2 documents publiés le 25 mars dernier, (communiqué de la LC - lettre du père Corcuera aux membres du Regnum Christi) où la LC évoque notamment «les actions condamnables du père Maciel», il apparait:

  1. qu’aucune explication n’est fournie quant au retard mis à accréditer les motivations de la décision de 2006 si ce n’est qu’il était «pensé et espéré que les accusations présentées contre le fondateur étaient fausses et sans fondements» et qu’elles ne correspondaient pas à l’expérience que les légionnaires avaient «de sa personne et de son œuvre» et que même «cela a été une découverte soudaine».
  2. que, même si le fondateur ne peut être considéré comme un modèle de vie chrétienne ou sacerdotale, il a toute fois été choisi par Dieu comme instrument pour fonder la Légion du Christ et le mouvement Regnum Christi.
  3. que la Légion, sans attendre les décisions à venir du saint- Siège, s’affirme prête à «prendre les mesures nécessaires pour consolider les fondements, la formation et la vie quotidienne des Légionnaires du Christ et des membres du RC». Cela montre bien qu’elle n’est pas disposée à remettre en cause ses principes fondamentaux dont le respect a justement abouti à la situation actuelle. Pas disposée non plus à attendre les conclusions et orientations de Rome pour «relancer son travail avec ardeur pour la mission que le Seigneur a confié à la LC au service de l’Eglise,» alors même que le simple bons sens suggérerait que Rome vérifie les conditions d’exécution de ce travail et vérifie qu’il s’agit bien en vérité du service de l’Eglise.

Pour conclure, les responsables de la LC ont été mis devant l’obligation de reconnaitre officiellement, incomplètement, peu à peu, mais très tardivement, sans toutefois les qualifier dans le détail les turpitudes de celui qu’ils continuent de présenter comme un instrument providentiel. A ce stade, et compte-tenu de la proximité qu’ont eu les dirigeants actuels de la LC avec Marcial Maciel, il faut s’interroger sur la sincérité de leurs affirmations pour ce qui concerne leur ignorance des faits ou s’interroger - s’ils ne savaient vraiment rien - sur leur aptitude à gouverner.

Dans les deux cas, leur départ apparait comme indispensable même s’il n’est qu’un simple préalable à une opération complexe, délicate et dangereuse pour ceux (le St Père et ses collaborateurs) qui auront à la mener.

- complexe, de par la multiplicité de ses aspects:

théologiques: un pervers peut-il être choisi par Dieu pour donner un charisme spécifique à son Eglise?
Humains: quid des drames qui peuvent se jouer dans l’âme de ceux qui droitement ont choisi d’entrer dans la Légion du Christ?
Economiques: la Légion du Christ serait à la tête d’une fortune de 25 milliards d’euros.
ecclésiaux: des missions de formation du clergé ont été confiées à la Légion du Christ.

- délicate de par la nécessité de disposer de structures permettant d’accueillir ceux qui voudront quitter la LC et délicate aussi par le risque de voir mise en cause une partie de l’ancien entourage de Jean-Paul II.

- dangereuse car tout montre que la direction générale de la LC, muette sur sa désobéissance de facto de mai 2006, ne se remet absolument pas en cause, et n’envisage pas de bouleversements fondamentaux ni à la tête, ni dans les principes de cette œuvre. Elle poursuit d’ailleurs comme si de rien n’était à organiser des formations partout où cela lui est possible, à aller dans les diocèses qui la reçoivent, à recevoir comme elle sait faire, c’est-à-dire parfaitement, notamment à Rome les évêques nouvellement nommés, et toutes les autorités de passage - grâce aux multiples moyens dont elle dispose qui sont colossaux et fort séduisants, il est vrai.

Cette direction pourrait bien refuser des décisions romaines drastiques au motif qu’elle se charge elle-même des évolutions institutionnelles utiles, ce qu’a écrit le P. Corcuera dans la lettre du 25 mars dernier évoquée ci-dessus.

On ne peut donc pas écarter le risque dans les mois à venir d’un refus d’obéissance caractérisée d’une congrégation qui se prétend absolument fidèle au Pape, et qui pendant des décennies, fut au plus proche du Pape.

Dans les contacts que j’ai eu ces derniers mois avec des membres de la LC ou de Regnum Christi, il n’a jamais été possible d’avoir une réponse sur l’attitude de la LC en 2006. Ni sur aucun des points que je demandais.

Philippe Nicolardot
Jour de Pâques 2010, le 4 avril