Le 26 mars 2004

Aux personnes concernées

Mon nom est Aaron Loughrey. Je suis né le 13 avril 1977, à Coleraine, en Irlande du Nord, dans le diocèse de Down and Connor.

J’ai rencontré pour la première fois un recruteur vocationnel de la Légion du Christ en Septembre 1990. J’avais alors 13 ans. Je suis allé plusieurs fois visiter le noviciat, et j’y ai même fait un séjour de six semaines en 92. Le 15 septembre 93, j’ai reçu la soutane et fait la promesse de vivre en Chasteté, Obéissance et Pauvreté, en accord avec les Constitutions de la Légion du Christ, ainsi que les promesses légionnaires de ne pas critiquer et de ne pas briguer des postes d’autorité pour moi-même dans la Congrégation. Et c’est ainsi que je suis entré au Noviciat de la Légion du Christ, au Leopardstown Road Dublin 18, à l’âge de 16 ans.

L’Instructeur des Novices était le père James McKenna, LC. Il m’avait été affecté comme Directeur Spirituel et Confesseur. En septembre 1994, il a été remplacé par le père Eoghan Devlin, LC, alors diacre. Avec un certain nombre d’autres novices, je suis allé à son ordination à Mexico, au mois de novembre de la même année. Il m’avait également été attribué comme Confesseur et Directeur Spirituel.

Sous le couvert de me préparer à la Profession des Vœux Religieux et des Vœux Privés de la Légion du Christ, que je désirais prononcer à la fin de mes deux années de Noviciat, il me posait assez souvent des questions personnelles, de nature sexuelle, au cours de mes entretiens de Direction Spirituelle.

Il m’a demandé si j’avais eu des «expériences» sexuelles dans mon enfance. Il m’a demandé, à propos de mes frères et sœurs, d’autres membres de ma famille et de mes amis, si je les avais déjà vus nus. Il m’a demandé si j’avais déjà pratiqué quelques « jeux sexuels », quand j’étais enfant. Il m’a également demandé si j’avais des phantasmes sexuels, et lesquels. Il voulait savoir jusqu’à quel point j’étais sexuellement « conscient ».

C’était son devoir de savoir cela, parce qu’il devait répondre de mes capacités à être un candidat idoine pour le vie religieuse, et j’ai donc répondu à ses questions aussi ouvertement et honnêtement que possible, bien que je trouvais que ses questions étaient intrusives et gênantes. Mais, je n’avais rien à cacher.

Je lui ai dit, cependant, que je pensais avoir une attirance pour les hommes. Il m’a dit que l’homosexualité n’existait pas, que je ne devais pas m’inquiéter pour cela, parce qu’étant dans un environnement exclusivement masculin, je me sentais en fait attiré par les qualités les plus féminines des hommes qui m’entouraient, dû de l’absence de femmes qui auraient pu m’attirer. Lorsque je serais envoyé en apostolat, dans «le monde», tout cela disparaîtrait.

Je n’ai jamais approuvé ou désapprouvé, mais j’ai décidé que, quoi qu’il en soit, la chasteté était la même chose pour tous ceux qui acceptaient de l’offrir à Dieu. J’ai également calmé ma conscience, en me disant que je ne me sentais pas attiré par quiconque en particulier, homme ou femme, et que je n’avais pas de grande difficulté à vivre la chasteté. De fait, la chasteté m’apparaissait comme un don magnifique à Dieu, et une expression d’intimité avec Lui.

Le père Eogan m’a dit en Direction Spirituelle que j’avais une «affection désordonnée» à l’égard de l’un des novices. Je ne sais pas ce qu’il voulait dire exactement. Je n’ai pas compris pourquoi il pensait une telle chose. Il m’a demandé si, pendant les temps de conversation, je cherchais ce frère, pour parler avec lui des autres frères. Il m’a demandé si je recherchais sa compagnie, et si je préférais sa compagnie. Il a dit que j’avais eu un «coup de foudre» pour lui, et m’a encouragé à lui confesser ce péché contre la chasteté, à chaque fois qu’il se manifestait à moi.

Les amitiés individuelles, ou particulières, à la Légion ne sont pas autorisées. Ce novice, en particulier, pour lequel j’avais apparemment le béguin, était une personne aimable et intelligente. Je trouvais sa compagnie agréable, et je dirais que mes sentiments envers lui étaient ceux de l’amitié, de l’estime. Je l’aimais bien. Mais je n’ai jamais eu la moindre pensée sexuelle, ni le moindre désir ou la moindre pulsion pour lui.

Néanmoins, je me suis retrouvé en train d’examiner sans cesse ma conscience et ma pureté d’intention, à chaque fois que je lui parlais. J’ai réduit mes contacts avec lui au minimum, effrayé à l’idée de «pécher». Si je riais de ses plaisanteries… les autres riaient-ils ? Est-ce que j’étais le seul ? Avais-je des affections désordonnées ? Il était très difficile de qualifier de «péché» contre la pureté, et de confesser toutes ces choses qui m’apparaissaient «inappropriées» à «l’universalité légionnaire». J’examinais sans cesse ma pureté d’intention, dans mes rapports avec d’autres novices, avec ma famille et avec mes supérieurs, afin d’éviter toute affection désordonnée.

Une nuit, le père Eoghan est entré dans ma chambre, après les prières du soir. J’étais au lit, mais pas encore endormi. Il m’a demandé si tout allait bien. Je lui répondu que oui. Il m’a demandé si je portais des sous-vêtements sous mon pyjama. Je lui ai dit que je portais un slip. Il m’a dit qu’il n’était pas normal de porter des sous-vêtements au lit, en plus du pyjama. Il m’a ordonné d’arrêter de faire cela dans l’avenir.

Le père Eoghan passait de nombreuses heures, toutes les semaines, avec moi, pour parler de chasteté, et il me félicitait pour mes efforts dans l’ordre de la pureté. J’avais une correspondance écrite quotidienne, l’informant de mes progrès au jour le jour. Il me donnait souvent des tâches à faire pour lui, afin de «garder mon esprit occupé». Je l’accompagnais fréquemment quand il avait besoin de quitter le Noviciat. Il avait fait de moi son secrétaire personnel, et m’avais également nommé infirmier. Il m’avait donné la responsabilité de redessiner les jardins du noviciat.

Un jour, au printemps 1995, il est tombé malade. L’Assistant de l’Instructeur des Novices, le frère Patrick Colon, LC, me demanda de l’aider à apporter son déjeuner au père Eoghan. Je fis cela, et le père Eoghan me remercia. (Je ne me souviens plus exactement quand cela a eu lieu. Il me semble que c’était vers le début du mois de mai, parce que nous avions passé tout le mois à travailler dans les jardins et parce que le temps était beau. Je venais tout juste d’avoir 18 ans. Je suis certain que c’était avant le mois de juin. En fait, il est possible que cela ait eu lieu avant mon anniversaire, parce que nous avions eu aussi quelques journées de travail en mars et en avril.)

Selon les Constitutions de la Légion du Christ, un légionnaire ne peut pas entrer dans la chambre d’un autre légionnaire, à moins d’être accompagné par une autre personne. C’est la raison pour laquelle nous étions ensemble avec le frère Patrick pour apporter le déjeuner au père Eoghan.

Or, cette nuit là, alors que tout le monde dormait, le père Eoghan est entré dans ma chambre en pyjama, et m’a réveillé. Au noviciat, il ne nous était pas permis de fermer la porte de notre chambre, sauf pour nous changer.

Il m’a demandé de le suivre. Il avait l’air très pressé, alors je n’ai pas eu le temps d’enfiler ma robe de chambre. J’ai du courir pour le rattraper alors qu’il se rendait dans sa chambre. Comme de coutume dans la Légion, nous devions tous garder le Silence Absolu après les prières du soir, jusqu’après la messe du matin, le jour suivant. Le Silence Absolu ne signifiait pas seulement que nous n’étions pas autorisés à parler, mais également qu’il fallait essayer de faire le moins de bruit possible (fermer les portes très calmement, etc.).

Le père Eoghan était allongé sur son lit et me dit qu’il avait de terribles crampes d’estomac. Il déboutonna le haut de son pyjama, et me demanda de me mettre à genou. Il mit de l’huile sur son ventre et me demanda de lui faire un massage. Je n’avais jamais fait une telle chose auparavant. Alors, prenant mes mains, il me montra comment faire, en posant mes mains sur son nombril, et en me demandant d’appuyer avec force, en massant de façon circulaire. Il se mit à respirer profondément. Assez vite, il déboutonna le bas de son pyjama et versa de nouveau de l’huile. Il me demanda «d’aller plus profond». J’ai cru qu’il voulait dire avec plus de force, mais il en fait il voulait dire de descendre plus bas. Son pénis était raide, et j’étais gêné. J’ai commencé à masser la zone entre le nombril et la région pubienne. Il prit ma main, et la plaça dans son entrejambe. Et je l’ai massé là. Il m’a demandé de le faire plus vigoureusement. J’étais choqué, mais je ne comprenais pas ce qui se passait. Je me souviens de mes mains qui touchaient les poils de son pubis, imbibée de la crème de massage. J’ai fermé les yeux et j’ai prié. Son pénis était en pleine érection, et découvert tout le temps. Il était humide et dégoulinant.

Je me souviens clairement des pensées que j’ai eues à ce moment là :

- Pourquoi étions-nous seuls? Où était la troisième personne prévue par les Constitutions? Je me suis dit que cela aurait été trop gênant d’être témoin d’une telle chose. Une personne devait être suffisante.

- Pourquoi n’était-ce pas son supérieur (le Recteur, père Eugene Gormley, LC) qui s’occupait de lui? Voire son assistant, le père Patrick Conlon? Quand on a quelques besoins dans la Légion, il faut toujours demander à ses supérieurs pour de l’aide ou une permission, et non un frère de même niveau dans la hiérarchie ou un frère subordonné.

- Quelle terrible maladie pouvait donc avoir ce prêtre? J’ai pensé que ces crampes devaient être de terribles douleurs… et qu’il venait tout juste d’être ordonné. Il m’est également venu à l’esprit qu’il voulait que je le masturbe, parce qu’il était prêtre et que je ne l’étais pas, et qu’il ne pouvait pas contrôler cette faiblesse. C’est pourquoi si je le faisais, si je lui apportais soulagement, le péché serait le mien, et non le sien…un moindre mal, ou quelque chose comme cela. Néanmoins, je savais que je ne pouvais pas commettre un tel péché, et je ne l’ai pas fait, bien que je m’attendisse à ce qu’il me le demande.

Il a continué à me demandé de le masser plus vigoureusement, et plus fort. Ce faisant, j’ai touché plusieurs fois, par inadvertance, son pénis en érection, qui se déplaçait avec vigueur, en suivant le mouvement des mes mains. Je gardais la tête baissée et les yeux fermés, autant que possible.

Il m’a alors demandé de me laver les mains et de lui donner une serviette. Je suis allé dans sa salle de bain, mais quand je suis revenu, il était déjà en train de s’essuyer avec un drap. Il s’est excusé pour les « circonstances gênantes » de sa maladie. Il m’a dit qu’il était souvent malade, comme ça. Il m’a demandé si j’avais remarqué qu’il avait eu une érection, lorsque j’étais venu lui apporter le déjeuner. J’ai hoché la tête, pour dire non. Il m’a renvoyé à ma chambre, et m’a dit que je pouvais aller dormir pour récupérer le sommeil perdu.

Je suis allé à l’oratoire, et je me suis mis à prier pour que Dieu le guérisse de cette maladie. J’ai offert un sacrifice à son intention, pour l’aider durant la nuit.

J’étais abasourdi par les évènements. Mais je n’ai jamais douté qu’il était malade. J’ai pensé ainsi, parce que lorsque nous avions parlé de sexualité en Direction Spirituelle, il m’avait confié qu’il ne fallait pas être gêné, ou de faire des mauvais jugements sur sa malheureuse condition. Vers qui d’autre aurais-je pu me tourner?

Je n’avais pas parlé pendant tout l’évènement. Je ne voulais pas briser le Silence Absolu. A la Légion du Christ, il nous est demandé d'obéir aux supérieurs, même à ses moindres désirs, et pas seulement à ses ordres. On nous expliquait, dans la Légion du Christ, que si un supérieur désirait une tasse de thé, même se ce dernier l'avait simplement mentionné en pensant à haute voix, il fallait, selon « l'Esprit Légionnaire », la préparer et lui apporter.

Dans la Légion du Christ, nous faisions également le vœu de ne jamais critiquer les supérieurs, dans ses actions, ses agissements ou sa personne... et dénoncer quiconque aurait enfreint ce vœu. Si jamais une critique devait être faite, cela devait être fait d'une façon formelle au supérieur de ce supérieur, dans un esprit de charité.

J'avais promis, au début de mon noviciat, de vivre dans cette obéissance et de ne pas critiquer. J'étais alors dans une période de discernement pour l'acceptation des Vœux Religieux.

Dans mon cœur et dans ma conscience, je crois que j'ai agit cette nuit-là comme un vrai légionnaire, et j'ai placé tout cela au fond de mon esprit.

Le jour suivant, j'ai vu le père Eoghan et le père Eugene qui parlaient ensemble, en marchant le long du couloir du noviciat, comme on faisait souvent pendant la Direction Spirituelle. J'ai pensé que le père Eoghan informait le Recteur de ce qui était arrivé.

Après cela, le père Eoghan n'avait plus de temps pour moi. Il m'a dit que je ne devais plus dépendre de lui autant, parce que j'étais sur le point de partir pour mes humanités classiques, à Salamanque, en Espagne. C'était une grande communauté, et mes supérieurs là-bas n'auraient pas autant de temps à me consacrer.

J'ai remarqué un changement en lui à mon égard. Il semblait indifférent, voir fatigué de ma présence. A la fin de l'été, j'ai professé les Voeux Religieux, en accord avec les Constitutions de la Légion du Christ, ainsi que les Voeux Privés de la Légion du Christ.

Je me souviens que j’avais hâte de lire les Constitutions de la Légion du Christ dans leur version complète, étant donné que seuls les religieux ayant prononcé leurs vœux et les prêtres avaient le droit de les lire. En tant que novices, nous avions une version tronquée.

Je me suis donc rendu à Salamanque pour mes humanités classiques, au Centre d'Humanité de la Légion du Christ, Avda. De la Merced.

Après y avoir passé un an et demi, mon Recteur, Confesseur et Directeur Spirituel, le père Jesus Maria Delgado, LC, m'a dit qu'il ne me voyait pas devenir prêtre, et m'a encouragé à quitter et «à me marier». Je n'étais pas d'accord avec lui, et je n'ai jamais compris pourquoi il voulait que je parte. Sa seule raison était que cela ne me convenait pas (bien qu'il n'ait pas dit pourquoi) et que je n'avais pas la «matière première». Quand la période d'humanité s'est achevée, il ne me permettrait pas de commencer la philosophie à Rome, et disait qu'il avait une «mission spéciale» pour moi. J'ai attendu deux mois pour découvrir de quoi il s'agissait. Un jour, on m’a enfin demandé d’accompagner le père Luis Ignacio Nunez, LC, pour faire la tournée de différentes villes espagnoles afin de chercher des vocations pour la Légion, pour le mouvement Regnum Christi, de trouver des fonds pour la Légion et d’essayer d’ouvrir une école de la Légion à Bilbao.

Pendant l’année et demi qui a suivi ce que m’avait dit le père Jésus au sujet de ma vocation, j’ai prié et travaillé intensément, pour essayer de trouver la volonté de Dieu. Je n’ai jamais douté dans mon cœur et dans l’accomplissement de mes Engagements Religieux que Dieu m’avait appelé, non seulement au sacerdoce, mais à la Légion du Christ, et je me sentais donc le devoir de conscience d’obéir à l’appel de Dieu.

Finalement, avec toutes ces pressions, j’ai accepté, comme un signe de Dieu manifesté à travers mes supérieurs, que je n’avais pas la vocation au sacerdoce, ni à la Légion du Christ. J’ai également reçu une lettre du Directeur Général et fondateur de la Congrégation, le père Marcial Maciel, LC, que nous appelions Nuestro Padre, dans laquelle il disait que je pouvais partir et retourner à la maison en paix, sans problème de conscience. Il m’affirmait que la volonté de Dieu pour moi n’était pas que je devienne prêtre.

A partir du moment où j’ai décidé de quitter et où l’on m’avait remis un billet d’avion, je n’étais plus considéré comme un Légionnaire, un membre de la communauté. Il ne m’était pas permis de dire à quiconque, sauf à mes parents, que j’allais sortir de la congrégation.

Jusqu’à ce jour, je continue à lutter avec ma conscience sur cette question. Dans la Légion, on nous disait tout le temps que nous étions appelés de toute éternité, choisis par Dieu pour co-fonder la Légion du Christ… et que si nous n’étions pas fidèle à l’appel de Dieu, Il nous cracherait de Sa bouche, mettant ainsi en péril notre salut éternel.

Lorsque des frères quittent la Légion du Christ, que ce soit de leur propre choix, ou bien qu’ils y soient «invités» par leur supérieur, cela se fait en secret. Ils disparaissent simplement pendant la nuit. Il était interdit de parler d’untel qui n’était plus présent dans la communauté. Quand il arrivait qu’on interroge les supérieurs au cours d’une «quiete» (récréation), généralement, ces derniers inventaient un mensonge, racontant que ce frère était parti pour accomplir une mission spéciale au Mexique, ou bien qu’il avait été envoyé dans un autre pays.

On m’a donné une valise, conseillé de laisser toutes mes notes et de ne prendre que mes vêtements et mes effets personnels avec moi. Il était préférable, disaient-ils, de ne pas garder trop de souvenirs à la longue. On m’a rendu mon passeport, donné un billet d’avion Madrid-Belfast, et un viatique de 50$. On m’a dit que si je n’avais pas besoin de cet argent pendant le voyage, il fallait le renvoyer à Salamanque.

C’est ainsi que je suis revenu chez mes parents, le 20 août 1998. Je leur ai dit que j’avais vécu mes Vœux Religieux pendant les trois dernières années, et que, sachant qu’il me fallait bientôt renouveler mes Vœux, j’avais décidé de ne plus continuer à suivre cette voie. C’était un mensonge. Je n’arrivais pas à leur dire que la Légion m’avait renvoyé, que je n’avais pas les aptitudes pour le sacerdoce.

J’étais également embêté, parce que j’avais prononcé mes vœux pour trois ans, à partir du 15 septembre 1995. J’étais donc encore théoriquement un Religieux Consacré jusqu’au 15 septembre 1998… mais j’avais quitté la Légion. Je ne savais pas comment vivre mes Vœux à la maison pendant cette période et je me demandais si je devais me présenter à l’évêque ou au curé de la paroisse. Mes parents m’ont donné de l’argent pour acheter quelques vêtements, mais je ne savais pas si je devais l’accepter ou pas, étant donné que j’étais encore tenu par mon vœu de pauvreté.

J’ai eu beaucoup de mal à me réadapter à la vie normale, mais j’ai essayé de le faire du mieux que je pouvais. Je demandais de l’aide à Dieu, afin de trouver Sa volonté hors de la Vie Religieuse.

Je suis allé à l’université, mais assez vite ma situation s’est détériorée et j’ai du quitter. Au début de ma deuxième année, j’ai commencé à me sentir mal. J’avais des nausées, je me sentais fatigué, souvent troublé et oublieux. Ma mémoire à court terme s’est appauvrie et je me suis même perdu quelquefois, ne sachant même plus où je me trouvais. J’avais du mal à savoir à quelle époque de l’année on était, je me sentais souvent désorienté. Cela a bien sûr affecté ma vie universitaire. Je ne savais pas ce qui allait mal, mais je suis allé rencontrer un psychologue à l’université, et j’ai fini par reconnaître que je faisais une dépression. Je me souviens que, lors de ma première rencontre, je ne savais pas pourquoi j’étais là ou de quoi j’allais parler. J’étais surpris de m’entendre parler autant de mes expériences de séminaire. Je ne me rendais pas compte de combien j’étais encore tellement dépendant de la Légion du Christ. Tout mon psychisme – ma structure émotionnelle, mon équilibre psychologique… dépendaient du système de vie que j’avais eu à l’intérieur de la Légion, et, pour autant que je le veuille, je ne pouvais pas fonctionner hors de ce système. Chaque chose devenait un véritable défi pour moi. Il est difficile de décrire cela… je ne veux pas dire que je voulais vivre comme un Légionnaire, me lever tôt le matin et faire une heure de méditation avant d’aller à la messe, mais que j’avais une dépendance inconsciente avec la Légion.

Dans un certain sens, j’étais comme un lion qui aurait été élevé en captivité et gardé dans une cage. Après avoir été «libéré» et remis dans la nature, mon habitat naturel, je n’arrivais plus qu’à arpenter la longueur de ma cage, bien que les barreaux aient été ôtés.

Depuis lors, j’ai suivi des psychothérapies, et cela m’a beaucoup aidé. Mais cela a pris et continue de prendre des années pour réapprendre le nécessaire et les choses de la vie les plus élémentaires, dans une société normale.

Peu de temps après avoir commencé la psychothérapie, en novembre 2000, j’ai découvert un article sur Internet racontant les allégations d’abus sexuels commis par le fondateur, Marcial Maciel, LC. Je n’arrivais pas à y croire et cela me dégoûtait. Mais quand j’ai lu le détail des accusations, le souvenir de ce que le père Eoghan Devlin m’avait demandait de lui faire quand il était malade au Noviciat m’est revenu et j’ai réalisé, pour la première fois, la vérité de ce qui était arrivé – à savoir qu’il avait effectivement abusé sexuellement de moi. La similitude entre ce que les quelques premiers légionnaires disaient que Maciel leur avait fait faire et ce que le père Eoghan m’avait demandé de faire était étourdissante. Je n’arrivais pas à y croire. J’ai imprimé l’article, j’ai écrit ma propre expérience, et je l’ai imprimé également. Je les ai montrés à mon père et à mon accompagnateur. Je n’arrivais pas à exprimer ce qui était arrivé. Je ne pouvais pas encore parler de cela, j’avais un besoin urgent d’être compris. J’avais besoin que ces personnes me croient, ou peut-être qu’ils me disent ce que je ne voulais pas croire.

Jusque là, j’avais hésité à dire que j’avais été abusé. Je m’étais auto-convaincu que le père Eoghan était vraiment malade, ou bien que c’était de ma faute. Mais je ne pouvais plus me mentir à moi-même au sujet de ce qu’il avait vraiment fait. Il m’a manipulé et a abusé de moi pour sa propre satisfaction sexuelle. Mon déni ne servait qu’à masquer la difficulté que j’avais à accepter la vérité. Je n’ai jamais nié les faits.

Je me souviens qu’un jour, alors que j’étais encore humaniste à Salamanque, toutes les communautés de la maison avaient été convoquées à une réunion spéciale dans l’auditorium. Le Recteur, le père Jésus Maria Delgado, LC, nous a dit qu’un journal aux Etats-Unis avait publié des accusations accablantes et mensongères contre Nuestro Padre. Nous n’avons reçu aucun détail au sujet de cette accusation.

On nous a informés que notre courrier personnel allait désormais faire l’objet d’une double vérification (dans la Légion, tous les courriers entrant et sortant sont habituellement révisés par les supérieurs) pour filtrer les messages qui pourraient contenir des détails sur l’article du journal. Il nous était demandé d’être prudents, et si nous arrivait de découvrir quelque chose dans notre courrier ou ailleurs à propos de ces accusations, il fallait s’arrêter de le lire, et tout remettre à notre supérieur.

Il nous était également interdit de parler entre nous de choses qui auraient à voir avec ces accusations.

J’ai réalisé que l’article de journal dont on nous empêchait de prendre connaissance était ce même article que j’ai lu plus tard sur Internet, rallumant dans ma mémoire le souvenir de mon propre abus. J’étais en colère à cause du fait que la Légion m’avait empêché d’avoir accès à cela – J’aurais pu le savoir plus tôt, j’aurais pu agir tout en restant dans la Légion. Peut-être que d’autres aussi avaient été abusés comme moi, et sans le savoir, on les privait de la possibilité de découvrir la vérité.

En avril 2001, j’ai rendu visite à Mgr Colm McCahon, du diocèse de Down and Connor, et je lui ai raconté ce qui m’était arrivé. J’étais choqué et inquiet, c’est le moins qu’on puisse dire. Je l’ai remercié pour son attitude exemplaire de prêtre. Il m’a informé de ce que je pouvais peut-être faire, étant donné que j’étais préoccupé par le fait que le père Eoghan pouvait encore abuser de son autorité, pour assouvir ses désirs personnels, et c’est pourquoi je pensais qu’il pouvait m’apporter son soutien.

En mon nom, il écrivit au Vicaire Général de la Légion du Christ, Luis Garza. J’ai expliqué à Mgr McCahon que la Légion cultivait le secret et qu’elle prenait soin de protéger ses membres et son image. C’est pourquoi je doutais qu’un supérieur de la Légion aurait cru tout ce que je pouvais dire à propos d’un autre Légionnaire. J’étais effrayé à l’idée que le fait d’envoyer cette lettre ne serve à rien. Il m’a dit qu’il ne pensait pas que cela se passerait ainsi, parce qu’il y avait des procédures dans l’Eglise. Il m’a dit qu’on pouvait au moins essayer et voir ce qui arriverait. J’étais d’accord avec cette idée. Je lui ai dit que j’aurais voulu parler au père Eoghan en personne, pour «clarifier certaines choses». Je l’ai aussi prévenu que je ne voulais en aucun cas provoquer un scandale ou blesser l’Eglise.

Luis Garza a répondu, et j’ai trouvé ses mots très blessants. Il affirmait qu’il n’y avait aucun problème avec le père Eoghan, et que ce dernier ne comprenait pas comment je pouvais monter une telle histoire. Il me proposait de m’expliquer directement avec le père Eoghan, si je le voulais, mais seulement en présence de témoins. Je me suis senti intimidé, et, étant encore dans une période de déni et de trouble, j’ai laissé tomber. D’une certaine façon, cela m’a apaisé un peu, parce que j’avais fait comprendre au père Eoghan que ses efforts de supercherie devaient s’arrêter.

J’ai décidé de ne plus penser à tout cela, et finalement, je suis sorti de ma dépression – ou plus exactement, j’ai appris à l’accepter et à vivre avec ses effets. J’ai essayé de retourner à l’Université, mais le fait de faire partie d’un autre « système » était trop difficile pour moi. La dépression est revenue, et j’ai dû arrêter au bout de trois mois. J’ai repris ma psychothérapie.

Je ne peux pas oublier, ni mettre de côté cette partie de mon passé plus longtemps. Je me suis souvent inquiété du fait que le père Eoghan continue de commettre des abus sur des enfants, ou sur d’autres personnes sous son autorité. J’ai appris qu’il était devenu Supérieur d’une communauté de Légionnaires en Colombie, et qu’il était également Directeur d’un Collège Légionnaire.

Je crois avoir le devoir moral d’avertir l’Eglise et les autorités civiles appropriées au sujet de ce que le père Eoghan Devlin m’a fait. Ce faisant, j’espère obtenir justice, éviter que se produisent de nouveaux méfaits et aider d’autres victimes à guérir.

Je demande qu’une autorité externe fasse une enquête formelle et rigoureuse. Je ne fais aucune confiance dans les enquêtes internes opérées par la Légion du Christ dans ce genre d’affaire, et je ne me contenterais pas de cela.

Je veux que le père Eoghan soit démis de son ministère jusqu’à ce qu’une enquête complète et exhaustive soit faite, précisément parce qu’il est actuellement Directeur d’une école primaire et secondaire à Medellin, en Colombie, qu’il est également Directeur National du Mouvement de Jeunes du Regnum Christi en Colombie et Supérieur de la Communauté de Religieux de la Légion du Christ à Medellin.

Dans cette enquête, j’exige que toutes les personnes dont il a été Supérieur, à quelque moment de sa carrière légionnaire, et pas seulement comme prêtre ou comme Instructeur de Novices à Dublin, soit interrogé sur ses comportements sexuels, au cours de leur formation.

Notez que je n’étais pas conscient de cet abus parce que ses supercheries et l’utilisation de sa position d’autorité étaient vraiment efficaces. Il y a peut-être d’autres légionnaires qui continuent de vivre dans le déni de ces abus.

Je demande qu’au terme de cette investigation, le père Eoghan Devlin soit démis de façon définitive de toute position d’autorité dans la Légion du Christ, et soit également demis de son ministère auprès d’enfants et de jeunes. Il sera peut-être nécessaire de s’interroger sur son aptitude au Sacerdoce et à ses exigences.

Je l’invite à s’interroger sur son propre comportement, et sur les problèmes qu’il peut avoir avec sa sexualité.

Je suis angoissé. Je suis angoissé à cause des choses que la Légion pourra dire à mon égard. Que je suis acerbe, parce que j’ai dû quitter la congrégation, que je ne suis pas bien, que ma dépression continuelle est une preuve d’un déséquilibre mental, et donc que mon long récit était une histoire sans fondement, etc. Quelqu’un m’a confié qu’on avait demandé pourquoi j’avais quitté la Légion, et que la réponse avait été «qu’Aaron n’était pas bien dans sa tête». Cela n’a fait que s’ajouter à ma douleur.

J’ai également peur que tout cela soit encore plus pénible à supporter pour moi. Mais, comme mon expérience Légionnaire me l’a enseigné, si la vérité peut faire mal, les mensonges encore plus. Puisse la vérité me conduire à la liberté.

Il m’a fallu un certain courage, et oui, beaucoup de temps, pour me présenter comme cela. Je me sens perdu et sans soutien. Va-t-on me croire? Tout cela va-t-il servir à quelque chose?

J’espère que vous pourrez m’aider à trouver justice et guérison.


Commentaire de Giselle Sainte Marie (Life after RC)

Je peux témoigner du fait que la Légion a reçu d’autres accusations contre différents membres de la Congrégation à cette époque, qui ont été rejetées de la même manière. «Une telle chose n’aurait pas pu arriver telle que vous la décrivez», et «Vous avez imaginé toute cette histoire» sont les deux réponses fermes reçus par le jeune homme que j’ai rencontré. Et cette accusation n’a conduit qu’à de nouveaux abus psychologiques de la part de ses supérieurs, allant jusqu’à le mettre en quarantaine, à l’écart de ses frères. Le père Bannon lui-même a été envoyé pour s’occuper de cette affaire.

Cette seconde lettre apporte des détails importants, à savoir :

- Elle montre que l’abus dont Aaron a été victime était exactement le même, au détail près, que les abus perpétrés par Maciel sur ses victimes;
- Elle montre qu’il y a eu des modèles-types d’abus, pendant des années;
- Elle montre que le contrôle du courrier servait surtout à empêcher que les informations concernant Maciel ne parviennent aux Légionnaires, et ne risquent de laisser les séminaristes s’échapper à cause de cela.
- Elle montre encore que la Légion était experte pour gérer le cas de ceux qui avaient vécus des attouchements sexuels, et de ceux qui posaient problème.
- Elle montre pourquoi les réseaux de discussion entre anciens légionnaires DEVAIENT être arrêtés, pour la propre survie de la Légion.
- Elle montre que l’atmosphère très religieuse couvrant les abus, avait l’avantage de la sincérité, de la charité authentique et de la transparence des séminaristes… pour des fins pernicieuses.
- Elle montre enfin comment la propre foi et l’intégrité des victimes étaient tellement abîmées, que cela les rendait, par la suite, inaptes à être considérés comme des témoins crédibles.

Il faut voir comment la Légion a su accuser ses détracteurs d’être des «progressistes», des «ex-prêtres» et des «ennemis de l’Eglise». Les éléments critiques de la lettre d’Aaron montrent exactement pourquoi certaines personnes ont perdu leur confiance dans «le système» ou dans «l’Eglise» qui a couvert des actes aussi abominables. Voyez-vous comment le cercle se referme, de sorte qu’il ne reste plus qu’à se tourner vers certains journaux (National Catholic Reporter, Boston Globe, New York Times) pour arriver à transmettre certaines informations honnêtes au sujet de corruption dans les couloirs de notre sainte mère l’Eglise ? Comprenez vous la complicité de la Congrégation pour les Religieux (et de façon spéciale le Cardinal Rodé) qui a caché ce poison misérable pendant des années ?

Et pour ceux qui voudraient nous faire avoir confiance dans la Légion, avec leurs larmes de crocodile quand ils disent «nous sommes vraiment désolés maintenant, et nous avons appris l’humilité à travers cette épreuve qui nous a choqué à propos de notre fondateur »… Comprenez vous pourquoi nous ne croyons pas à un seul mot de cela ?

Les accusations d’Aaron ont été faites il y a plusieurs années. Sa dernière lettre a été envoyée il y a quelques mois. Il n’a jamais obtenu de réponse. La Légion a agit comme si toutes ces révélations étonnantes avaient posé un énorme fardeau sur LEURS épaules. Basta.