Tout d’abord, sachez que votre interprétation est contredite par la quantité importante de messages de soutien et d’encouragement que j’ai reçu depuis la fondation de ce blog, y compris par des membres actuels du Regnum Christi, et même par quelques Légionnaires du Christ (et oui !).

Vous affirmez, à propos de mes articles, que « la logique et la théologie dérapent souvent »… et j’aimerais bien que vous approfondissiez cette remarque. Je suppose que votre jugement concerne les quelques articles dans lesquels je propose une réflexion fondamentale sur la question du péché et de ses conséquences, à partir du livre de la Genèse. Sachez que cette analyse n’est rien d’autre qu’un résumé du merveilleux livre « Dieu et son image » du père Dominique Barthélemy, op, qui a été, vous le savez sans doute, l’un des plus grands théologiens du vingtième siècle. Je vous invite d’ailleurs à lire le chapitre II de ce livre, et particulièrement la seconde partie (« Dieu défiguré »). Vous y retrouverez grosso-modo l’origine de mes réflexions sur le sujet.

Ce qui m’ennuie profondément, dans votre message, c’est le procès d’intention que vous me faites, en m’accusant de reporter sur la Légion du Christ mes problèmes personnels. Si vous avez lu attentivement mon article, vous avez certainement noté que le principe que j’énonce « on juge les autres comme on est » (Cf. Dieu et son image, p.58) s’inscrit dans une réflexion sur la question du péché. C’est une analyse que je trouve intéressante, car elle montre bien, à partir des Ecritures, comment le péché désorganise les relations entre Dieu et l’homme, et entre les hommes entre eux.

Si je me suis permis de reprendre cette réflexion du père Barthélemy, c’est tout simplement pour essayer de comprendre dans quelle mesure les péchés tellement graves et nombreux du père Maciel pouvaient avoir des conséquences sur la structure, l’organisation et la spiritualité de la Congrégation des Légionnaires du Christ (cette utilisation fait partie de ce qu’on appelle, en morale, le principe du double effet).

Je ne me serais jamais permis d’appliquer ce principe à qui que se soit, car, comme vous devez le savoir, une telle accusation est un péché grave contre le huitième commandement, qui s’appelle « jugement téméraire » et que le Catéchisme dénonce ainsi :

2477 Le respect de la réputation des personnes interdit toute attitude et toute parole susceptibles de leur causer un injuste dommage. Se rend coupable de jugement téméraire celui qui, même tacitement admet comme vrai, sans fondement suffisant, un défaut moral chez le prochain.

Mais puisque vous semblez douter de mes intentions, j’ai décidé de vous répondre pour essayer, peut-être, de vous débarrasser de cet affreux préjugé dont vous m’accusez injustement.

La raison pour laquelle j’ai décidé, avec un certain nombre d’autres personnes, de créer ce blog, c’est que, voyez-vous, le Seigneur m’a offert, depuis que j’ai quitté l’institution - démoli par six ans et demi de culpabilisation - la chance de me reconstruire. Quand je regarde, avec du recul, le cheminement que j’ai fait depuis quatre ans, je ne peux que m’émerveiller. Je n’ai jamais eu besoin de chercher, les choses se sont présentées à moi. Et je les ai saisies. J’ai rencontré des gens qui m’ont aidé à me relever. En réintégrant un séminaire diocésain, j’ai réussi, grâce à l’accompagnement de quelques prêtres très sages, à mettre des mots sur ces réalités qui m’habitaient. Cela n’a pas été facile, mais j’avoue que ce cheminement m’a apporté une grande paix. Petit à petit, par contraste avec ce que j’avais vu dans la Congrégation, j’ai pris conscience de la gravité des déviances, et de l’écart entre la vision idéologisée de l’Evangile que j’avais rencontré dans la Légion… et l’interprétation correcte, telle qu’elle était vécue et pratiquée dans un séminaire respectueux de la liberté de ses séminaristes.

Après quelques mois, j’ai pris la décision (toujours avec la bénédiction de mes supérieurs et de mon accompagnateur spirituel) d’alerter les autorités ecclésiales. Certes, le pari était osé : qui étais-je, moi, pour oser dénoncer les pratiques d’une congrégation de Droit Pontifical, dont le fondateur était encore considéré comme un saint ? J’ai simplement écrit à mon évêque, en lui disant que j’étais très troublé, que j’avais de terribles problèmes de conscience, et que je voulais remettre mes doutes dans les mains de l’Eglise.

Ensuite, vous le savez, il y a eu les deux histoires de pédophilie, qui ont eu lieu au petit séminaire de Méry-sur-Marne, et où j’ai finalement réussi à savoir – de façon encore une fois très surprenante - par des familles victimes, comment la Légion du Christ avait réussi à étouffer l’affaire… en culpabilisant les familles, et en évitant de laisser toute trace écrite. Et puis, depuis quelques mois, les révélations atroces sur la double, puis triple, quadruple vie du père Maciel. Tout cela m’a profondément attristé.

Quand le Pape Benoît XVI a annoncé la Visite Apostolique, je me suis réjouie, en pensant qu’enfin, toute la vérité allait être faite, et que la Légion pourrait finalement se purifier de toutes ces déviances. Et j’ai envoyé un courrier à Mgr Blazquez, qui m’a répondu qu’il me recevrait lors de son passage à Paris. Je lui ai transmis une liste contenant une dizaine de noms de personnes qui désiraient également le rencontrer. Et… rien. Nous n’avons été ni contactés, ni reçus.

Quand j’ai vu que les Légionnaires continuaient leur « recrutement vocationnel », que les ordinations à Rome étaient maintenues, qu’un important cardinal de la curie romaine avait fait de l’humour en disant au père Alvaro « Si vous changez le charisme, je vous tue »… alors, oui, je dois dire que je me suis vraiment inquiété… et la Visite Apostolique ??? Les Légionnaires se rendent-ils compte de la gravité d’un tel acte, venant du Saint-Siège ? N’est-ce pas une simple question de décence que d’arrêter le recrutement et les ordinations ?

La raison de ce blog, mon père, est simple : je considère avoir eu la chance d’avoir fait un cheminement de guérison… et je crois, très humblement, avoir compris les déviances fondamentales qui entravent la Légion du Christ et l’empêchent d’accomplir sa mission, telle que Dieu le veut. Cela peut vous sembler présomptueux, mais c’est cependant ma conviction. Je n’ai pas reçu de révélation privée, mais je crois que Dieu parle dans la conscience, comme l’enseigne le Catéchisme :

1778 La conscience morale est un jugement de la raison par lequel la personne humaine reconnaît la qualité morale d’un acte concret qu’elle va poser, est en train d’exécuter ou a accompli. En tout ce qu’il dit et fait, l’homme est tenu de suivre fidèlement ce qu’il sait être juste et droit. C’est par le jugement de sa conscience que l’homme perçoit et reconnaît les prescriptions de la loi divine.

La première visite apostolique a blanchit le père Maciel. Je ne tiens pas à ce que la seconde blanchisse la Légion du Christ. Et je me sens le devoir, en conscience, de parler. Et cela, parce que je suis, aussi, fils de l’Eglise Catholique.

Et si, à cause de tout cela, je devais un jour renoncer à devenir prêtre, qu’importe ! Je préfère suivre ma conscience, et arriver à me regarder dans la glace, plutôt que de me taire et de laisser le mensonge se propager. Pendant toutes ces années passées dans la Congrégation, je me suis senti contraint à agir sans cesse contre mes convictions les plus profondes, à utiliser des moyens que je jugeais inadaptés, voire immoraux, pour annoncer l’Evangile. Aujourd’hui, il ne se passe pas une journée sans que je supplie le Bon Dieu de me pardonner d’avoir collaboré à cette institution.

Le blog a reçu un accueil très favorable. J’ai reçu des messages, venant du monde entier, de personnes qui avaient été blessées par la Congrégation, et à qui mes articles avaient donné consolation, réconfort et espoir. J’ai même reçu, comme je vous le disais au début de cette lettre, quelques messages d’encouragement de la part de membres actuels de la Congrégation, parmi lesquels un prêtre qui a un rôle important dans la Congrégation et qui me dit cela (c’est une traduction):

« J'ai commencé à lire votre blog aujourd'hui, et je n'ai pas pu m'arrêter. Je l'ai trouvé très triste, intime et intéressant. Je dois avouer que la plupart de ce que vous écrivez sonne juste. Je n'ai pas d'objections à ce que vous fassiez cela... et j'aimerais vous encourager à persévérer. Je suis certain que ce que vous faites aidera de nombreuses âmes. Merci de continuer. »

Je ne peux dévoiler l’identité de l’auteur, qui m’a confié ses doutes. J’ai deviné une grande souffrance dans le reste de son message. Il m’a également confirmé le silence dans lequel les Légionnaires continuent de vivre… et le peu d’informations dont ils disposent concernant les graves péchés du père Maciel. Car oui, les Légionnaires du Christ, ceux-là même qui sont interrogés par les Visiteurs Apostoliques, sont maintenus dans l’ignorance, comme le manifeste les nombreux témoignages de légionnaires qui sortent, les uns après les autres, de la congrégation. Encore hier, un site espagnol publiait un article dénonçant la façon dont, aujourd’hui encore, les supérieurs continuent d’avoir un contrôle absolu sur la distribution des emails et du courrier… et de citer ce numéro des Constitutions de la Légion du Christ :

“El Rector o Superior del Centro, u otro religioso designado por él, revise todas las cartas y entregue sólo las que juzgue oportuno”. Art. 383 (le recteur ou supérieur du Centre, ou un autre religieux désigné par ce dernier, contrôle toutes les lettres, et ne transmet que celles qu’il juge opportune).

Personnellement, je n’ai rien contre la Légion du Christ. Ce serait plus simple, pour moi, de me taire et de tourner la page. Mais ce ne serait pas juste. Je refuse de rester les bras croisés quand je vois que la Légion du Christ diffuse une méthodologie - que je crois erronée - aux formateurs de séminaire (session de Leggiuno), aux futurs formateurs de séminaires (Maria Mater Ecclesiae), et même aux évêques (session de formation des nouveaux évêques, qui a lieu tous les ans, en septembre, au Centre d’Etudes Supérieures des Légionnaires du Christ, à Rome).

Récemment, un ancien légionnaire, sorti il y a quelques mois à peine de la Légion du Christ, m’a raconté que l’un de ses anciens supérieurs, pour l’empêcher de prendre la décision de sortir, lui avait dit « comment penses-tu pouvoir te marier et être fidèle à une femme, si tu n’as pas été capable d’être fidèle à Dieu ? » (Je n’ai aucun doute sur la véracité de ce témoignage, car cet argument, je l’ai également entendu maintes fois). Or, voyez-vous, ce prêtre, grand formateur dans la Légion du Christ, participe tous les ans à la session de formation des formateurs de séminaire à Leggiuno. Croyez-vous vraiment qu’un homme qui véhicule ce genre d’idées soit vraiment à sa place dans une telle session ? Moi pas.

Je crois que les péchés du père Maciel ont eu une incidence sur la spiritualité légionnaire. Mais cette incidence est profonde. Le système de formation légionnaire conduit à faire peser un doute récurrent sur la liberté personnelle, toujours suspecte d’agir par orgueil. La peur du manque de générosité n’est pas un principe de discernement. C’est par amour qu’il faut suivre Jésus, et par surabondance de cœur qu’il convient d’annoncer correctement l’Evangile. Sinon, tout cela se transforme en idéologie écrasante… et fini par modeler dans les cœurs l’image d’un Dieu intolérant. Dieu n’est il pas d’abord et avant tout UN BON PERE ??? Et un bon père ne désire-t-il pas d’abord que ses enfants soient heureux ? Personnellement, mes parents ont toujours respecté mes choix. Que je devienne éboueur, prêtre ou chef d’entreprise, ce qui les a toujours préoccupés, c’est que je m’épanouisse dans la vie. Et je crois qu’ils ont raison.

Vous préconisez le silence, comme sagesse. Ce silence a démoli des vies depuis trop longtemps. Aujourd’hui, c’est le temps de la lumière et de la vérité. Il y a quelques semaines, un terrible scandale a éclaté en Irlande. Cependant, il y a une chose qui a sauvé le reste : le courage de l’archevêque de Dublin, Mgr Diarmuid Martin, qui, contrairement à ses prédécesseurs, a rompu la loi du silence en ouvrant, sans restriction, les archives de son diocèse à la justice irlandaise… puis, en demandant pardon à genoux aux victimes si nombreuses de ces abus honteux.

Le père Maciel nous a fait croire qu’il fallait défendre l’Eglise et le Pape, qu’il fallait être prêt à « mourir dans la tranchée »… Nous l’avons cru, et nous sommes tous responsables de cela… car cependant, avec la généreuse intention d’aider et de protéger l’Eglise en ces temps tellement difficiles, c’est nous même qui avons fait pénétrer les fumées de Satan à l’intérieur de l’Eglise. Voilà pourquoi, père, j’appelle les membres du Regnum Christi comme les Légionnaires du Christ à agir selon leur conscience. C’en est fini du respect humain! Aujourd’hui, il faut faire sauter le pont de la rivière Kwai!

Je vous remercie de prier pour moi, et je suis certain que le Seigneur entend vos prières de prêtre. Pour ma part, je préfère la formule qui me semble moins arrogante d’ « union de prières ».

Xavier Léger, pp

(pp : pécheur pardonné)

P.S. Je suis très intéressé par votre idée de créer un blog lc pour corriger, ce qui, à vos yeux, est faux dans la « littérature » sur la Légion. Seul problème : je ne vois pas comment vous ferez sans enfreindre – de nouveau - le 8ème commandement ? Peut-être que le plus simple serait d’intervenir directement dans les commentaires de mon blog. S’ils ne contiennent pas d’attaques personnelles, ils seront publiés, soyez en sûr.