Pourquoi la première Visite Apostolique, dans les années 50, a-t-elle échouée?
Par Xavier le lundi 21 décembre 2009, - Documents clés - Lien permanent
Le décalage entre l'histoire qu'on nous racontait "de l'intérieur" et la
réalité est parfois abyssal. Alors que la seconde Visite Apostolique est en
cours, il nous paraît opportun de publier cet article paru en juillet 2009 sur
le blog de Cassandra
Jones. Il traite du premier procès de l'Eglise contre le père Maciel, à la
fin des années 50. Il est intéressant de noter que l'erreur des Visiteurs
Apostoliques démontre la capacité prodigieuse de la Légion "à bluffer et mettre
de la poudre aux yeux" des plus hautes autorités ecclésiastiques. Pris par un
terrible sentiment de culpabilité, la plupart des victimes d'abus sexuels ont
préféré mentir aux Visiteurs, plutôt que risquer de "trahir" le père Maciel et
la Légion du Christ, qu'ils pensaient encore être d'inspiration
divine.
Mais le drame, c'est que cette erreur - malgré les dénonciations déjà
enregistrées dans les dossiers - a eu pour effet de renforcer considérablement
la Légion du Christ et le père Maciel. Après cet évènement, qui pouvait
critiquer encore la Légion du Christ? Qui pouvait avoir encore des soupçons à
l'égard du père Maciel?
Je profite de cette introduction pour répondre à un certain nombre de
messages, me disant: "Mais pourquoi n'avez-vous pas confiance dans le jugement
de l'Eglise? C'est le Pape qui va décider du sort, et il est infaillible!
Pourquoi ne devenez vous pas protestant, puisque vous critiquez l'Eglise?
etc.
L'expérience a montré, comme vous pourrez le voir dans cet article, que
la Légion du Christ est une congrégation extrêmement bien construite qui donne
toute les apparences extérieures de la sainteté. Les plus hautes instances de
l'Église se sont faites séduire par cette Congrégation, car de l'extérieur, il
est vrai que c'est fascinant. A notre époque, où l'Eglise montre des signes
d'épuisement dans un certain nombre de pays de tradition chrétienne, la
tentation de la raison d'État peut infléchir les décisions. Or, certaines
autorités de l'Église, nous le savons, ont décidé avant même le début de
l'enquête, des conclusions de la Visite Apostolique... ce qui nous laisse sans
voix
Quant au mythe de l'Église omnisciente qui ne se trompe jamais, j'espère
que la lecture de l'article fera tomber l'écaille des yeux à de nombreuses
personnes.
La première visite apostolique a permis de blanchir le père Maciel. La
seconde permettra-t-elle de blanchir la congrégation?
Nous remercions l'aimable personne qui a traduit cet article de bonté de
cœur.
La vérité sur « la Grande Bénédiction » apparaît
finalement.
La décision du Vatican de mener une seconde enquête officielle, baptisée
visite apostolique, sur la congrégation religieuse catholique des Légionnaires
du Christ, a été rendue publique le 31 mars, peu de temps après le 50ème
anniversaire du 6 février 1959, jour où le Rev. Père Marcial Maciel, fondateur
des Légionnaires a été rétabli dans ses fonctions après la conclusion de la
première visite. Peu de gens connaissent vraiment l’histoire de la première
enquête. Les conclusions n’ont pas été claires et le Père Maciel et les
Légionnaires ont pu en donner une fausse interprétation pendant les 50 ans qui
ont suivi. Mais cette visite a bien eu lieu et avait de fait établi que le P.
Maciel devait être démis de ses fonctions et que la congrégation des
Légionnaires devait être réformée. Les Légionnaires, aidés par des amis à la
Curie, utilisèrent le mensonge et présentèrent les choses de façon séduisante,
pour faire échouer cette première visite apostolique.
(Le résumé, que vous pouvez lire ci-dessous, au sujet de la première visite,
provient principalement de Fernando M. Gonzalez : Los Legionaros de
Cristo: testimonios y documentos ineditos (Mexico City : Tusquets Editores
2006). F. M. Gonzalez publie des documents originaux (certains en fac simile) à
partir de deux sources: l’une provenant du Père Luis Ferreira Correa, Vicaire
Général des Légionnaires à l’époque (documents fournis par José Barba), et la
seconde d’une source privée. Ce résumé s'appuie également sur le reportage fait
par Jason Berry et Gerald Renner : Vows of Silence (New York : Free
Press 2004)
Le Cardinal Valerio Valeri, préfet de la Congrégation des Affaires
Religieuses au Vatican, a ordonné la première visite apostolique des
Légionnaires en 1956. Il a été préfet de 1953 jusqu’à sa mort en 1963, à 79
ans. Il avait été le nonce apostolique en France accrédité pendant la guerre
auprès du gouvernement de Vichy, et forcé, après la libération de la France par
Charles de Gaulle, de laisser la place à Angelo Roncalli, le futur pape Jean
XXIII.
En 1954, Maciel espérait que son Institut puisse être définitivement
approuvé par le Vatican, et Valeri, en février 1956, était plutôt favorable au
nouveau nom de la congrégation: « les Légionnaires du Christ ». Maciel,
âgé de 36 ans en 1956, était devenu dépendant de drogues antalgiques Dolantin
et Demerol (médicaments dérivés de la morphine).
Le 3 janvier, le Légionnaire espagnol Père Rafaël Arumi, 29 ans, maître des
novices au Collège des Légionnaires à Rome, découvre le père Maciel
complètement inconscient, à cause de la drogue, qu’il appelle immédiatement le
Père Luis Ferreira Correa, 41 ans, recteur de l’école apostolique des
Légionnaires (petit séminaire) à Tlaipan à Mexico City et vicaire général des
Légionnaires. La crise dure quelques jours. Arumi, Ferreira, et le Père Antonio
Lagoa, 36 ans, recteur du Collège des Légionnaires à Rome, se demandent comment
gérer le scandale, et envisagent même de nommer un nouveau Directeur Général.
Valeri est informé par des sources à Rome et au Mexique, et lui-même rencontre
Maciel dans un triste état en détoxication à l’Hôpital Salvator Mundi à Rome au
printemps 1956.
Deux Légionnaires décident alors d'alerter les autorités (une "trahison",
selon Maciel): Ferreira Correa et le Frère espagnol Federico Dominguez, préfet
des études à Tlalpan, qui, en tant que secrétaire particulier de Maciel,
l’avait observé de près.
Dans une lettre datée du 24 août 1954, Dominguez, alors âgé de 27 ans, avait
rapporté les défaillances de Maciel au vicaire général de l’archidiocèse de
Mexico City: Il ne suit pas la règle religieuse, ni ne récite le
Bréviaire, ni ne médite. Il ne respecte pas la confidentialité dans les
questions de conscience. Il utilise « le mensonge, la désinformation,
l’exagération » et agit comme si « la fin justifiait les moyens ». Il
n’a pas l’esprit de pauvreté religieux, voyage en première classe, mange de la
nourriture raffinée plutôt que celle préparée pour la communauté, passe plus de
temps dans les maisons de ses donatrices que dans ses propres maisons
religieuses. Il considère que son désir de plaisir sexuel est un problème
urologique. Il se fait lui-même des injections de drogue et le cache
soigneusement. « Sous l’effet de la drogue, il fait de magnifiques plans
d’apostolat et (violant la confidentialité) parle ouvertement des défaillances
privées de ses compagnons.
Les religieux qui ne savaient pas ce qui se passait y voyaient un signe de
la « clairvoyance spirituelle » du Père Maciel! Cependant, Maciel
avait eu connaissance de la lettre de Dominguez, et, pour arriver à discréditer
Dominguez, il cherche l’aide du bénédictin belge Gregoire Lemercier, prieur
d'un monastère bénédictin à côté de Cuernavaca. Lemercier était un allié
potentiel douteux, un pionnier dans l’usage de la psychanalyse pour le
discernement des vocations à la vie religieuse et un chef de file reconnu du
renouveau liturgique ; dix ans plus tard il attirerait lui-même le
mécontentement des autorités du Vatican. Maciel avait mal calculé :
Lemercier comprends vite que le problème vient de Maciel lui-même et il
conseille à Dominguez, et ensuite à Ferreira, de dénoncer la toxicomanie et les
abus sexuels dont ils avaient connaissance, avant de quitter la Légion, comme
ils avaient l’intention de le faire.
En été 1956, quatre évêques mexicains avaient au moins entendu parler du
problème Maciel : les archevêques de Mexico City, Morelia, et Yucatan, et
l’évêque de Cuernavaca. L’évêque de Cuernavaca, Sergio Mendez Arceo, a écrit
avec circonspection le 14 août à Arcadio Larraona, secrétaire de la
Congrégation des Affaires Religieuses du Vatican, demandant la révocation de
Maciel et une enquête concernant trois accusations : « comportement
déviant et faux, usage de drogues, actes de sodomie sur des garçons de la
Congrégation ». Le 31 août l’archevêque de Mexico City, Miguel Dario Miranda a
aussi écrit à Larraona pour confirmer que « une intervention immédiate
était nécessaire » dans le cas Maciel et il répétait ces trois
accusations : «péchés contre le sixième commandement commis avec des
membres de la congrégation », dépendance à la drogue et mensonge pour parvenir
à ses fins. »
Ferreira, le 23 août, avait écrit en détail au vicaire général de Mexico
City au sujet de nombreux cas de « attouchements impurs » sur des
garçons de l’école apostolique, et, après que les garçons se soient plaints à
Ferreira, il donnait l’explication fournie par Maciel : il avait beaucoup
souffert et avait du perdre le contrôle de ses actes. Ferreira racontait
l’histoire de la crise de drogue de Maciel à Rome début janvier, et il
racontait les mensonges et faux-fuyants de Maciel et sa théorie suivant
laquelle il avait un problème urologique qui provoquait l’émission de
sperme.
Les trois lettres d’août 1956 – celles de Mendez Arceo, Dario Miranda, et
Ferreira Correa – prouvent un point important : l’accusation d’abus sexuel
faisait partie de ce qui a provoqué la première enquête sur Maciel. Maciel ne
l’a jamais admis, déclarant, comme dans sa longue interview autobiographique
avec Jesus Colina, Christ in my life, (Manchester, New Hampshire : Sophia
Institute press 2003 (version anglaise), que ce qu’il appelait les
« calomnies » contre lui ne concernaient que la drogue et les
mensonges. C’est ce qu’on trouve, par exemple, dans l’article de Wikipedia
« le scandale des abus sexuels dans la Légion du Christ » : « En
1956, le Vatican l’a destitué comme supérieur et a mené une enquête après des
accusations d’addiction à la drogue…il n’y a pas trace de plainte d’abus sexuel
à cette époque. »
Les choses sont allées vite. Le 20 septembre Larraona a fait envoyer la
documentation à Domenico Tardini, Secrétaire de la Curie Romaine, suggérant
d’informer le Pape, et de destituer Maciel et de le faire soigner. La
destitution de Maciel, signée par Valeri et datée du lendemain, a été transmise
par la Délégation Apostolique de Mexico, comme Larraona l’avait demandé, sans
passer par le cardinal Giuseppe Pizzardo, Secrétaire du Saint Office, un ami de
Maciel.
Maciel est arrivé à Rome le 1er octobre, et le 3 octobre il a écrit à
Valeri, acceptant respectueusement sa suspension par la Congrégation «avec une
soumission absolue et obéissance inconditionnelle» et acceptant «d’aller dans
une clinique, suspendu pour ce temps de l’exercice de ma responsabilité de
supérieur général de l’Institut». En même temps, il se disait en bonne santé,
en joignant comme preuve un certificat du médecin du pape Ricardo Galeazzi Lisi
( qui devait être démis du service papal quelque temps plus tard en 1956, avec
des rumeurs de dettes de jeu, et qui souleva l’indignation en 1958 en vendant
des photos et des histoires des derniers jours de Pie XII) et il se déclarait
victime de calomnies. Maciel fut exilé en Espagne, limité à Rome.
L’administration des Légionnaires fut reprise par Lagoa, comme recteur du
Collège ; Arumi, comme maître des novices ; et Ferreira, comme
vicaire général, assisté par Dominguez.
Le 13 octobre Valeri a nommé comme visiteur apostolique Anastasio (du Saint
Rosaire) Ballestrero, supérieur général des Carmes déchaux. Anastasio avait 43
ans, né à Gênes en 1913, prêtre carme déchaux depuis 1936. Il a été supérieur
général de 1955 à 1967, nommé archevêque de Bari en 1973 et de Turin en 1977,
et fait cardinal par le pape Jean-Paul II en 1979.
La Légion s’est préparée pour faire obstruction à la visite. En août ou
septembre, Maciel a demandé au Légionnaire José Dominguez, frère de Federico,
de participer à la rédaction d’un vœu religieux obligatoire pour les
légionnaires : ne jamais critiquer un supérieur et de dénoncer ceux qui le
feraient. Maciel expliquait ce « deuxième vœu privé » dans une longue
lettre datée du 15 septembre 1956, adressée à tous les légionnaires du Front de
Mexico. Il écrivait :
« Le vœu en question est un engagement explicite devant Dieu qui consiste en : premièrement, ne pas exprimer extérieurement, d’aucune façon, que ce soit par oral, par écrit, ou par signes, quoi que ce soit qui puisse être au détriment de la personne ou de l’AUTORITE du Supérieur. Deuxièmement, prévenir votre Supérieur immédiatement si vous voyez qu’un membre de l’Institut a péché contre ce vœu …
Ce Vœu Privé a comme but spécifique la sauvegarde du critère et principe d’autorité à la Légion et la création d’un gouvernement plus efficace par l’ADHESION absolue au Supérieur, comme autorité et comme personne, avec comme but ultime de parvenir à une union étroite et intense, comme le Christ le désirait ardemment au cours du dernier repas : « Que tous soient un…( Jean 17.21)
Le Vœu Privé préserve de toute critique extérieure, non seulement les actes de gouvernement et d’autorité du Supérieur, mais aussi sa personne toute entière : tempérament, caractère, défauts physiques, intellectuels et moraux, et sa façon de faire en tout domaine indépendant de l’exercice de son autorité. En conséquence le Supérieur, DOIT SIMPLEMENT ETRE RESPECTE, indépendamment de tout aspect négatif… »
Les fruits du vœu devaient être « l’UNION INTENSE entre Supérieurs et
sujets », « L’EXERCICE DE LA CHARITE », et « LE CONTROLE DE SOI ». Il
écrivait :
« Je suis bien conscient que, à cause des fortes oppositions de notre nature, ce n’est pas un vœu facile à remplir. Mais c’est le Christ qui a voulu inspirer ce moyen providentiel dans sa Légion et qui en donnera la force à tous ceux qui la rejoignent et en font partie, afin que ce vœu puisse être tenu en estime et respecté comme quelque chose qui constitue le cœur de la Légion… »
Bien qu’on ait la preuve de son existence dès 1950, le « vœu de
charité » spécifique de la Légion est apparu exactement entre les lettres
des évêques mexicains qui demandaient une enquête et le rendez-vous d’une
visite apostolique moins de deux mois plus tard. Le vœu privé était fait par
les Légionnaires jusqu’à ce que le pape Benoît XVI y mette fin en
2007.
Le langage de la persécution et du martyr venait facilement à Maciel, qui a
grandi pendant la guerre mexicaine des christeros. En août il dit à Juan Vaca,
séminariste de la Légion à Mexico, 19 ans, et futur accusateur :
« Vous savez que ce sont des ennemis. Satan a réussi à les faire entrer au
Vatican pour détruire la Légion. S’ils la détruisent, ils détruisent l’œuvre de
Dieu et votre vocation. » En octobre, il dit au séminariste Alejandro
Espinosa, futur auteur de El Legionario (2003) « Souvenez-vous : vous
n’avez rien vu, vous ne savez rien, vous n’avez rien entendu ! » Avant de
partir en Espagne Maciel a envoyé des instructions depuis la clinique où il
était en dehors de Rome : « Ne leur dites pas ce qu’ils ne peuvent
comprendre, et qu’ils interpréteront de travers comme prétexte pour détruire la
Légion ».
José Barba, un autre séminariste mexicain et futur accusateur, se souvient
du discours d’adieu de Maciel, tout éploré, le 10 octobre : « Je suis
attaqué et soumis à une lourde épreuve par mes ennemis…On dit que la Légion est
une oeuvre bonne, mais comment la Légion, l’arbre, les branches, et les fruits
, sont bons, si moi, le tronc, suis mauvais ? Quel sens tout cela a-t-il
?
Après le départ de Maciel, longtemps avant l’arrivée des visiteurs, les
Légionnaires de l’époque se souviennent de Lagoa les réunissant pour leur dire
d’être prudents, calmes et fidèles. Des documents disparurent. Les Légionnaires
suspectés de vouloir coopérer était éloignés de Rome. José Dominguez, le
rédacteur du quatrième vœu, fut envoyé à Naples.
Ferreira et Federico Dominguez, qui avait dénoncé Maciel aux autorités, ont
été marginalisés. Dominguez dit : « Aucun de mes anciens amis ne
voulait me parler. Nous étions encerclés… Le Carme ne pouvait obtenir aucune
information. » Vaca a admis que, à la suggestion de Maciel lui-même, il a
accepté de mettre un laxatif dans le café du matin de Ferreira. Ferreira a eu
une diarrhée sévère, et, incapable de savoir pourquoi, et malade pendant des
mois, est retourné à Mexico en décembre.
Même en exil, Maciel a réussi à avoir une « présence malfaisante »
dans son institut, suivant l’expression de Alejandro Espinosa. Il rencontrait
secrètement les légionnaires une fois par mois aux alentours de Rome ou dans un
bus et il plaisantait « je suis dans un bus, pas sur le sol romain. Je ne
désobéis pas ! » Maciel pouvait se servir de l’administration de Lagoa et
d’Arumi comme combine pour continuer à diriger la congrégation.
Anastasio a dirigé l’enquête sur le Collège de la Légion à Rome d’octobre
1956 à février 1957, assisté par son propre vicaire général le Carme Déchaux
Benjamin (de la Sainte Trinité) Lachaert. Il a interviewé chaque séminariste
brièvement et a étudié les Constitutions et les lettres du fondateur. Le père
carme Ippolito (de la Sainte Famille) a visité l’Ecole Apostolique de la Légion
(petit séminaire) à Ontaneda (Santander) en Espagne dans la première semaine de
décembre.
Les jeunes légionnaires étaient au supplice, ligotés par le vœu de charité
envers la Légion et le père Maciel. Si Maciel était un saint, comme ils le
croyaient, si l’Eglise avait donné son approbation à la Légion, pourquoi
l’Eglise menait-elle maintenant cette enquête ? Un séminariste mexicain,
19 ans, José Antonio Pérez Olvera, se souvient que le visiteur le menaçait
d’excommunication s’il ne disait pas toute la vérité, mais qu’il mentait quand
même : « je me sentais fier de ma fidélité au père Maciel. Il était
au dessus du droit canon, au dessus de l’Eglise, ses règles, son magistère. Il
communiait tous les jours au Sacré Cœur… Et pourtant je ne me sentais pas la
conscience tranquille… canoniquement, j’étais excommunié. » « J’ai
menti » , dit Barba. « J’ai menti » dit Vaca.
Anastasio n’a pas trouvé de preuves, concernant la drogue et les abus
sexuels, suffisantes pour rendre un jugement. Mais en quatre mois il en avait
cependant suffisamment appris pour parvenir à des conclusions très dures, dans
son rapport, daté du 11 février 1957. Dans ce rapport, il reconnaissait que les
séminaristes étaient réticents, mal à l’aise, et sous influence, et qu’il
n’avait pas obtenu toute la vérité. L’institut était « un chaos
juridique » avec des structures en violation de la loi canonique, et
spirituellement fragile. Ses jeunes membres avaient été « fanatisés »
par le fondateur. Mais « l’institut est substantiellement sain et bien
intentionné et offre de l’espoir dans la mesure où il peut se libérer du
fanatisme. Ce qui semble douteux. »
Anastasio recommandait donc : de renvoyer le siège principal et les
écoles de Rome et d’Espagne au Mexique ; d’admettre de nouveaux membres
seulement avec l’accord du Saint Siège ; de faire assurer le contrôle par
l’épiscopat mexicain ; d’interdire de nouvelles initiatives ; de
nommer un nouveau supérieur extérieur à l’Institut ; de revoir de façon
radicale les Constitutions, en supprimant les vœux particuliers à la Légion.
« Maciel doit être destitué comme étant fondamentalement le seul
responsable des nombreux et graves irrégularités juridiques et abus
administratifs. Garder le silence sur le reste semble prudent pour des raisons
internes et externes, au moins pour le moment. »
Anastasio avait travaillé activement, mais en prenant son temps , il avait
fait son rapport, demandé à être relevé de sa charge, et devait penser que le
travail était fait. Mais deux nouveaux visiteurs apostoliques, moins critiques,
lui succédèrent (on ne sait trop pourquoi) et neutralisèrent ses
recommandations.
Le 10 juillet 1957, pour succéder à Anastasio à Rome, Valeri a nommé Mgr
Alfredo Bontempi, 62 ans, recteur du Nepomucenum, le Collège Pontifical Tchèque
de Rome. Né en 1894 à Castelfidardo, une ville des Marches, Bontempi a été
recteur de 1950 jusqu’à sa mort en 1963. Il fut ordonné évêque et titulaire
d’un siège en 1962. Après six mois avec les Légionnaires, Bontempi dit à la
Congrégation pour les Affaires Religieuses, le 24 janvier 1958, que les
Légionnaires s’étaient pris de sympathie pour lui et qu’il était frappé par
leur « esprit de piété » dans leur séminaire. Il a noté qu’il
manquait dans la bibliothèque les œuvres de Congar, de Lubac, et
Maritain ; il aimait le vœu de charité ; il avait dit à Arumi que son
rapport serait favorable au fondateur parce que « on reconnaît l’arbre à
ses fruits ».
Egalement nommé ce jour là il y avait un nouveau visiteur pour les maisons
de la Légion au Mexique et en Espagne, un franciscain belge missionnaire au
Chili, Polidoro van Vlierberghe, 48 ans, qui dès 1961 deviendrait
administrateur apostolique et prélat territorial de Illapel, au Chili. Polidoro
est devenu le porte-parole de Maciel pour sa version des évènements :Anastasio
aurait dû être plus nuancé ; l’ambitieux Ferreira et les jésuites avaient
intrigué contre Maciel ; les accusations venaient de sources non
fiables ; l’Institut avait souffert avec foi. En janvier 1958 Anastasio a
critiqué le point de vue de Polidoro auprès de Larraona – les jésuites devaient
pouvoir répondre à une accusation aussi grave, pour commencer – mais il na pas
eu gain de cause.
Bien qu’un résumé de documents antérieurs ait noté que « les
conclusions ne semblent pas correspondre à la logique des faits », le cas
Maciel trouva sa conclusion dans un compromis proposé le 10 septembre 1958, par
le Redemptoriste Domenico Mozzicarelli, un officiel de la Congrégation pour les
Affaires Religieuses qui s’occupait des visites apostoliques. Même si le
retrait de Maciel semblait souhaitable, la Légion était construite sur sa
« mystérieuse » personnalité et aucun supérieur ne pouvait remplacer
son « mysticisme héroïque » ou sa capacité à lever des fonds. A cause
de « l’excellent mêlé au mauvais » l’Institut devait continuer. Il ne
faut pas éteindre la mèche qui fume encore. D’où le compromis : laisser
Valeri décider quand Maciel pourrait finalement revenir ; se réserver le
droit de faire d’autres visites ; nommer le représentant au conseil
général et aux finances prévu par la loi canonique; et interdire formellement à
Maciel de donner une direction spirituelle - sans parler d’entendre des
confessions - et de s’immiscer en quoi que ce soit dans le for interne des
membres de la congrégation. (Ceci en accord avec le canon de la loi canonique
530 de 1917, qui interdit strictement à un supérieur d’exercer une contrainte
sur la conscience d’un subordonné qui lui doit obéissance.) La Congrégation des
Affaires Religieuses écrivit au Cardinal Clemente Micara le 13 octobre 1958,
réinstallant Maciel en gros en ces termes. Le 6 février, Micara écrivit à
Maciel.
Le Pape Pie XII mourut le 9 octobre et le pape Jean XXIII fut élu le 28
octobre. On ne sait pas pourquoi le rétablissement de Maciel a eu lieu pendant
l’interrègne papal, ni pourquoi c’est Micara, cardinal Vicaire Général de Rome
de 1951 jusqu’à sa mort à 85 ans en 1965, qui s’en est chargé, ni pourquoi il a
tardé quatre mois. En tout cas, un autre résumé de la curie, de 1962, note que
pour le règlement de la question Maciel, la Congrégation des Affaires
Religieuses ne pouvait aller au-delà du compromis de Mozzicarelli à cause de
« recommandations et interventions de personnes haut placées ». Qui
étaient-elles, nous ne le savons pas, mais dans son interview autobiographique,
Christ is my Life, pour l’avoir aidé à survivre à la visite, Maciel remercie
les cardinaux Micara, Pizzardo , Gaetano Cicognani (Préfet de la Signature
Apostolique), Giovanni Piazza (carme déchaux Secrétaire de ce qui est
maintenant la Congrégation pour les Evêques) et Federico Tedeschini
(………..apostolique)
Ainsi Maciel et la Legion étaient innocentés et ils ont continué. La
discontinuité dans l’administration du Vatican en octobre 1958 peut expliquer
pourquoi Maciel n’a jamais tenu compte des restrictions stipulées pour son
ministère. Après la réinstallation de Maciel, Ferreira a quitté la Légion pour
servir dans l’ archidiocèse de Morelia (Michoacan) au Mexique jusqu’à sa mort
en 2001. Dominguez, envoyé au séminaire de Maynooth à Dublin, à l’automne 1957,
a lui aussi quitté la Légion, s’est marié et installé à Los Angeles. Lagoa, à
80 ans en 2001, et Arumi, à 79 ans en 2006, sont tous les deux morts prêtres de
la Légion. En 2003, Maciel a fait l’éloge de Lagoa comme « proche de moi
dans les grandes épreuves et tribulations de la Légion : il est resté
fidèle, inébranlable, et il a porté inconditionnellement témoignage de son
amour pour le Christ en remplissant sa mission. »
Commentaires
Il a fallu 50 ans pour qu'une Visite aussi truquée que la 1ère soit décryptée et que les éléments de l'enquête soient remis en perspective avec documents, témoignages et lettres ... Impressionnant quand même que 50 ans aient pu s'écouler.
Mais aujourd'hui attention tout n'est pas joué .
En attendant, pour supporter avec paix cette histoire qui a laissé croire un monstrueux mensonge dont il est impossible de faire l'inventaire des dégâts , il faut bien intégrer que l'Eglise est une institution divine faite d'hommes pécheurs ...
La vérité pourrait être sur le point de l'emporter aujourd'hui si on la soutient... le courage des victimes qui en toute dignité ont su tenir bon, faire confiance, ESPERER sans se produire en ennemis de l'Eglise mais en humbles CONVAINCUS de la VERITE (cf lettre adressée à Jean Paul II en 1997), à ceux-là il est juste et bon de rendre hommage ! Nous nous inclinons devant leur ESPERANCE !
Très grande reconnaissance à la traductrice du magnifique travail d'enquête de Cassandra qui reprend l'historique de la Légion du Christ aux heures les plus obscures (1956-1959) et ouvre les yeux des français !
Enfin des français qui aiment et recherchent en assoiffés la Vérité, au risque de souffrir pour Elle et à cause d'Elle ! (cf : Je suis le Chemin, la VERITE et la Vie)