Pour répondre à cette question, qui fait l’objet de mes réflexions depuis quelques années, je voudrais m’appuyer sur quelques textes de l’Ecriture Sainte, et particulièrement sur le livre de la Genèse. Ce que je désire exposer ici n’est que le fruit de mes pensées. Il se peut que je me trompe, et si c’est le cas, j’espère qu’on saura m’en pardonner.

Les bons et les mauvais fruits: sainteté et fausses apparences de sainteté.

Après avoir créé le cosmos et formé le premier homme à partir d’un peu de terre, le Seigneur plante un jardin en Éden. Il fait pousser différents arbres « séduisants à voir et bons à manger »… et installe l’arbre de la vie au milieu de ce jardin, ainsi que l’arbre de la connaissance du bien et du mal (Gn 2, 8-9).

L’arbre de la vie symbolise le fait que l’homme avait accès, d’une certaine façon, à une vie immortelle, ou plus exactement, qu’en mangeant des fruits de cet arbre, il pouvait « ne pas mourir ».

L’arbre de la connaissance du bien et du mal symbolise quant à lui le fait que l’homme pouvait se soustraire de sa dépendance de Dieu, en devenant ainsi lui-même le décideur de ce qui est bien et de ce qui est mal.

Le texte précise ensuite que Dieu recommande à l’homme de manger les fruits de tous les arbres, « sauf de l'arbre qui donne la connaissance de ce qui est bon ou mauvais », car, ajoute le texte : « Le jour où tu en mangeras, tu mourras. »

Mais il y a une chose étonnante, qui arrive un peu plus loin :

En effet, après avoir créé une compagne pour l’homme, le serpent s’approche de celle-ci, et lui demande : « Est-ce vrai que Dieu vous a dit: Vous ne devez manger aucun fruit du jardin?». La femme répondit au serpent: « Nous pouvons manger les fruits du jardin. Mais quant aux fruits de l'arbre qui est au centre du jardin, Dieu nous a dit: Vous ne devez pas en manger, pas même y toucher, de peur d'en mourir. » (Gn 3, 1-3) La chose étonnante, c’est la réponse de la femme qui mentionne « l’arbre qui est au centre du jardin »… Il y avait pourtant deux arbres au centre du jardin, et le premier, l’arbre de vie, n’était pas interdit ! Alors, pourquoi ne parle-t-elle que d’un seul arbre, lequel se trouve au centre du jardin ?

La seule explication que l’on peut avancer, c’est que ces deux arbres, à ses yeux, n’en faisaient qu’un seul. Nous avons tous déjà vu en forêt des arbres tellement torsadés et collés l’un à l’autre, qu’on ne sait plus s’il y en a un ou deux… La femme, avant de succomber à la tentation, n’avait apparemment jamais regardé ces arbres de près. A ses yeux, il n’y avait plus qu’un seul arbre, auquel il ne fallait pas toucher.

Mais quand elle succombe à la tentation du serpent, elle découvre soudain que « l'arbre était bon à manger et séduisant à voir, et qu'il était, cet arbre, désirable pour acquérir le discernement » (Gn 3,6)

Ce qu’il faut bien comprendre ici, c’est que le mal ne se présente jamais comme un mal. Le mal imite le bien : il en a l’apparence, la beauté, l’éclat… et cependant, il nous égare, nous blesse, et, à plus ou moins long terme, nous éloigne de Dieu.

Nous croyons parfois ainsi faire le bien, car tout ce que nous faisons et tout ce qui est autour de nous, semble en accord avec la volonté divine… et pourtant, nous nous éloignons de Dieu car nous nous attachons non pas à Dieu, mais à une apparence de sainteté.

Le démon n’a pas besoin de grand-chose pour écarter une congrégation de sa vocation : simplement l’écarter « un tout petit peu » de la bonne direction. Avec le temps, cela suffira à enfermer des âmes avides de sainteté dans un système, apparemment bon, mais qui est en fait suffisamment narcissique ou oppressif pour les écarter de sa miséricorde, en leur faisant croire, par exemple, que pour plaire à Dieu, il suffit de suivre le plus parfaitement possible les règles et les principes de cette vie religieuse… et qu'il n'y a d'ailleurs que de cette façon qu'ils pourront devenir saints. Et ce faisant, disparait de leur cœur la vérité la plus importante : celle que Dieu les aime tels qu'ils sont et que sa miséricorde ne dépend pas de leurs œuvres. Oh, certes, on continuera à parler de la miséricorde divine, à écrire de belles homélies sur le sujet... Mais, dans le fond, ces idées se confronteront toujours avec la réalité crucifiante de leur vie, tellement contradictoire... et la miséricorde de Dieu finira par n'être qu'une idée, un concept...

Mais il y a tellement de gens saints et brillants dans la Légion du Christ ! Comment puis-je remettre en cause toute une spiritualité qui forme des hommes aussi bons et généreux ? Leur témoignage de vie entièrement donnée, leur fidélité, n’est-il pas un signe de la sainteté de l’œuvre ?

Non. En fait, et d’une façon étonnante, je crois, la sainteté de ces hommes - qui est sans doute réelle – ne se fait pas « grâce à » la Légion, mais « malgré » la Légion… (Même si, je crois, qu’arrivée à un certain point, à cause d’une conscience déformée et surtout mal informée, la victime devient presque toujours bourreau. Sans doute, en croyant faire le bien, en pensant que ce que demande la Légion du Christ est réellement inspiré par Dieu… on accepte et justifie le mensonge. Oh pas de graves mensonges, mais un petit mensonge, pour la bonne cause… comme par exemple cacher à des familles les règles du petit séminaire dans lequel entre leur enfant; indiquer sur une demande de fond pour un petit séminaire que tous les résultats de l’école au bac sont excellents, que tous les élèves obtiennent une mention ; que pour entrer au noviciat, il est nécessaire d’avoir le bac ; que la liberté des élèves est au cœur de la pédagogie de l’école, etc. ).

Je vais même aller plus loin : je dirais que la nocivité de la Légion est amplifiée par la sainteté de certains de ces membres.

Mais c’est tellement beau, la Légion ! Quand on va à Rome, et que l’on voit tous ces frères tellement souriants, tellement gentils… qui vivent en harmonie, font du sport, des études, de la musique. Tout cela n’est-il pas magnifique ? N’est-ce pas un signe apparent de la beauté du royaume de Dieu déjà présent sur la Terre ?

Fruits séduisants, tellement séduisants, mais tellement faux. Combien de témoignages ai-je entendu de ces anciens légionnaires, cassés, après trop d’années à devoir ressembler à quelque chose qu’ils n’étaient pas… jusqu’à en perdre leur propre personnalité.

Mais pourquoi est-ce que ce projet de vie religieuse est-il faux et illusoire ?

Parce que nous ne sommes pas encore au ciel, et qu’en essayant de créer, sur terre, un « monde parfait », on doit nécessairement éradiquer les imperfections humaines. Mais comme l’être humain est un être complexe, et qu’il ne possède pas encore la pleine vision béatifique, il doit, pour y arriver, renier ses passions et ses sentiments naturels à coup de terrorisme spirituel… Or, l’homme étant l’homme, cela ne se fait pas sans créer des frustrations. Et si le Légionnaire n’arrive pas à trouver le bonheur en suivant le rythme de vie démentiel qu’exige de lui sa congrégation, il ne peut que se sentir blessé en se croyant incapable de plaire à Dieu. Et de là apparaît un sentiment de culpabilité qui grignote son cœur, et – ruse finale du démon – finit par lui faire croire… qu’il n’est plus digne de Dieu. Alors, il essaye de correspondre, au moins de l’extérieur, à l’image d’un homme de Dieu. Il sourit, ment aux autres… et parfois se ment à lui-même.

Des parents dont les enfants ont été pendant deux ans au petit séminaire de Méry-sur-Marne m’ont confié avoir été effrayés de voir que leurs enfants, dont la vie spirituelle était auparavant spontanée et florissante, étaient très vite devenus formalistes et routiniers dans leurs prières. Quand ils revenaient passer quelques jours à la maison, ils ne « priaient » plus, mais « faisaient leurs prières ».

Savez-vous que dans le manuel de prières des légionnaires, on peut lire ceci :

IV. Après la prière

(…) Demandez pardon pour vos distractions, vos négligences et priez pour les légionnaires qui n’ont pas été fidèles à leur prière, pour que Dieu leur accorde d’une autre manière les grâces mal utilisées.

Un ami prêtre, à qui je montrais ce document récemment, m’a dit avec rage : « mais quelle image ont-ils de Dieu ??? ».

Moi aussi, je me le demande.

A suivre.