Cinq évêques ont été nommés visiteurs par le Saint-Siège :

  • Ricardo Watti Urquidi, évêque de Tepic au Mexique, chargé de visiter le Mexique et l’Amérique centrale, où les Légionnaires ont 44 maisons, 250 prêtres et 115-120 religieux et candidats au sacerdoce ;
  • Charles J. Chaput, archevêque de Denver, chargé de visiter les Etats-Unis et le Canada, où les Légionnaires ont 24 maisons, 130 prêtres et 260 religieux et candidats au sacerdoce ;
  • Giuseppe Versaldi, évêque d’Alessandria, chargé de visiter l’Italie, Israël, les Philippines et la Corée du Sud, où les Légionnaires ont 16 maisons, 200 prêtres et 420 religieux et candidats au sacerdoce ;
  • Ricardo Ezzati Andrello, archevêque de Concepción au Chili, chargé de visiter le Chili, l’Argentine, la Colombie, le Brésil et le Venezuela, où les Légionnaires ont 20 maisons, 122 prêtres et 120 religieux et candidats au sacerdoce ;
  • Ricardo Blázquez Pérez, évêque de Bilbao, chargé de visiter l’Espagne, la France, l’Allemagne, la Suisse, l’Irlande, les Pays-Bas, la Pologne, l’Autriche et la Hongrie, où les Légionnaires ont 20 maisons, 105 prêtres et 160 religieux et candidats au sacerdoce.

Les cinq visiteurs ont reçu l’investiture au Vatican le matin du samedi 27 juin, lors d’une réunion avec les cardinaux Tarcisio Bertone, secrétaire d’Etat, William J. Levada, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, et Franc Rodé, préfet de la Congrégation pour les instituts de vie consacrée.

Au cours de cette réunion, on a lu aux cinq prélats les conclusions de l’enquête du Vatican qui a abouti en 2006 à la condamnation du prêtre Marcial Maciel Degollado, fondateur des Légionnaires du Christ et du mouvement laïc associé Regnum Christi, pour abus sexuels sur de nombreux jeunes disciples, pendant une période de plusieurs décennies.

Après sa mort à 88 ans en 2008, on a découvert que Maciel a aussi eu une fille, aujourd’hui âgée d’environ 20 ans et vivant en Espagne, d’une liaison avec une Mexicaine.

Pour cette congrégation religieuse dont Maciel était le modèle incontesté, le bouleversement a été terrible. D’où la décision du Vatican de procéder à une visite apostolique. A l’issue de l'enquête, les visiteurs remettront un rapport au Saint-Siège qui prendra une décision en conséquence.

Ce sont justement des Légionnaires, parmi les plus estimés, qui ont demandé, dans les premiers mois de cette année, une visite apostolique.

Parmi eux, l'Américain Thomas Berg, membre des Légionnaires du Christ depuis 1986, prêtre depuis 2000, professeur et confesseur au séminaire de la Légion à Thornwood, New York, très engagé dans les activités de formation. En avril il a quitté la congrégation et demandé à être incardiné dans le diocèse de New-York. L'archevêque Timothy Dolan lui a confié le vicariat de la paroisse Saint-Columba à Hopewell Junction. Berg est également directeur du Westchester Institute for Ethics and the Human Person.

Dans cette interview, le père Berg explique sereinement quel est le véritable enjeu, quels sont les points forts et les points faibles de la congrégation qui fait l’objet de l’enquête, ce qui devra être démoli et ce qu’il faudra reconstruire. Il dénonce le culte de la personnalité qui entoure encore la figure de Maciel. Il critique les motifs pour lesquels l'obéissance aux supérieurs dégénère souvent en soumission aveugle. Il pose la question de fond : comment tant de bonnes choses peuvent-elles être venues d’une institution qui s’est révélée si pleine de défauts ?

C’est la première fois qu’un membre des Légionnaires du Christ faisant autorité parle publiquement et à cœur ouvert des problèmes cruciaux qui ont explosé dans cette congrégation.

"Une question sans précédents dans l’histoire de l’Eglise"

Interview de Thomas Berg

Q. – Lors de votre récent départ de la Légion du Christ, vous avez exprimé dans une déclaration votre estime pour la congrégation où vous avez été formé comme prêtre. Qu’espérez-vous au moment où une visite apostolique de la Légion vient d’être annoncée?

R. – Comme la plupart de ceux qui font partie de l’Eglise, j’essaie d’être optimiste et plein d’espoir pour la Légion et pour le mouvement Regnum Christi. Nous voulons seulement le meilleur pour ces frères et sœurs dans le Christ. Nous comprenons que cela peut impliquer un traitement de choc, mais je suis sûr qu’une majorité de ces hommes et femmes admirables sauront se montrer à la hauteur de la situation, parce qu’ils ont vraiment dans le cœur un amour profond pour le Christ. Je voudrais réaffirmer que je n’éprouve ni rancœur, ni colère, ni ressentiment envers la Légion. Ma vie continue. Mais vos questions me donnent l’occasion de dire un certain nombre de choses que je suis sûr, en conscience, de devoir dire à un moment comme celui-ci.

Q. – Comment pensez-vous que la visite va se passer?

R. – Ce n’est vraiment pas à moi de faire même un début de conjectures à ce sujet.

Q. – Que conseilleriez-vous aux cinq visiteurs?

R. – Je ne fais qu’une seule suggestion, générale : aider les Légionnaires à effectuer une autocritique honnête et objective. Ce que j’ai trouvé le plus déconcertant, dernièrement, c’est le type de raisonnement collectif qui est apparu chez les Légionnaires : "Nous ne pensons vraiment pas qu’il y ait quoi que ce soit de mauvais dans la culture interne de la Légion, mais si le Saint-Siège nous dit de changer quelque chose, nous le ferons". La docilité envers le Saint-Siège, même si elle est louable et juste, masque une énorme faille : l'incapacité de la Légion, dans son ensemble, à s’engager dans une autocritique salutaire. Il n’est plus possible de faire comme d’habitude, mais c’est l'impression que les Légionnaires donnent depuis ces cinq mois de crise.

Cette incapacité à voir et à reconnaître honnêtement les failles et les erreurs que tant de gens hors de la Légion perçoivent très bien en dit long. Il faudrait faire comprendre aux Légionnaires que ce n’est pas au Saint-Siège de réformer la Légion. La Légion ne sera réformée à fond que quand elle se réformera elle-même de l’intérieur. Mais pour cela il faut commencer par un examen de soi qui émane de la Légion et qui admette ses erreurs.

Q. – Et vos conseils aux membres de Regnum Christi?

R. – Je n’ai aucun titre pour m’adresser à eux collectivement. En février, un de mes e-mails, pour lequel je désirais une diffusion large mais privée, a été rendu public partout sur internet. Mais si un membre quelconque de Regnum Christi me consultait personnellement, mon conseil serait du même genre : concentre-toi sur le Christ, travaille avec soin pour discerner ta voie personnelle, engage-toi dans ta paroisse, cherche à progresser dans ta vie intérieure, cherche à faire une critique saine et bien informée de la Légion et de Regnum Christi.

Q. – Selon vous, que va-t-il advenir de la Légion, à long terme?

R. – Encore une fois, il ne serait pas sérieux de ma part de faire même un début de conjectures à ce sujet. Cela regarde l’Esprit-Saint, qui a heureusement beaucoup de possibilités à sa disposition !

Q. – A votre avis, que faut-il faire à propos de la place centrale qui est donnée aux écrits, à la personne et à l’image du fondateur, Marcial Maciel?

R. – J’espère que la Légion va de plus en plus vite désavouer le père Maciel et se dissocier de lui. Sur ce point, je ne vois pas d’alternative. Tous - je dis bien tous - les portraits de Maciel encore accrochés dans les maisons des Légionnaires doivent être retirés. Il faut cesser de citer ses écrits en public (j’ai su qu’à une messe célébrée récemment dans une communauté de Légionnaires, celui qui prêchait a encore osé citer un extrait d’une lettre de Maciel). A ce propos, un simple pas dans cette direction serait aussi de mettre fin tout de suite à l’habitude de se référer au père Maciel en l’appelant "nuestro padre" ou "mon père" : formule affectueuse dont il acceptait et encourageait l’usage. Aussi incroyable que cela puisse paraître, beaucoup de Légionnaires, sinon la plupart, insistent encore pour utiliser cette expression.

Q. – Quels sont, d’après vous, les points forts sur lesquels les Légionnaires et Regnum Christi peuvent s’appuyer, en cette période d’incertitude?

R. – Si la Légion est fidèle à sa parole, l’Eglise devrait pouvoir compter sur la docilité des Légionnaires et des membres de Regnum Christi à accepter tout ce qui sera finalement décidé à leur sujet et à propos de leur avenir. La Légion du Christ et Regnum Christi sont composés de centaines d’hommes et de femmes de Dieu bons et saints. J’ai la plus grande estime pour beaucoup d’entre eux. Collectivement, ils sont une raison d’être optimiste. Mais, en dernier recours, nous devons avoir confiance en la force et en l'action de l’Esprit-Saint qui, à travers le Saint-Siège, aidera toutes les personnes concernées à bien discerner la meilleure solution pour la Légion du Christ et le mouvement Regnum Christi.

Q. – Selon vous, qu’est-ce qui devrait changer dans la culture interne de la Légion, en particulier ce qui est lié au "vœu de charité" récemment aboli, c’est-à-dire le vœu de ne pas critiquer les supérieurs?

R. – Au centre des graves problèmes de culture interne de la congrégation, il y a une façon erronée de comprendre et de vivre le principe théologique – valable en soi – selon lequel la volonté de Dieu se manifeste à un religieux à travers son supérieur. Le séminariste de la Légion est, à tort, amené à se concentrer exagérément sur la "dépendance" intérieure envers son supérieur pour pratiquement tous ses actes intentionnels (soit de manière explicite, soit en vertu de certaines règles ou autorisations reçues, soit en vertu de permissions habituelles ou présumées). Ce n’est pas en harmonie avec la tradition de la vie religieuse dans l’Eglise, ce n’est correct ni théologiquement ni psychologiquement. Cela implique plutôt un refoulement malsain de la liberté personnelle (très loin de l’offrande raisonnée, pondérée et librement exercée, de l'intellect et de la volonté que l’Esprit-Saint inspire authentiquement dans les institutions d’obédience religieuse) et provoque dans la conscience personnelle des restrictions qui ne sont ni saintes ni saines.

De plus, les règles de la Légion en matière de "rapport", d'"information", de "communication", de "dépendance" vis-à-vis des supérieurs constituent un système de contrôle et de conformité qui doit maintenant être considéré comme très suspect, étant donné ce que nous savons du père Maciel. De plus elles génèrent une conception simpliste, appauvrie humainement et théologiquement, de la volonté de Dieu (son discernement et sa manifestation) qui provoque une immaturité personnelle.

++Plus sérieusement, la manière dont les Légionnaires pratiquent l'obéissance dans la vie quotidienne comporte le genre de soumission sans discussion qui a d’abord permis le développement du culte de la personnalité de Maciel, puis a couvert ses méfaits. Les séminaristes de la Légion sont essentiellement formés à bloquer la raison dans leur obéissance, à chercher une conformité intérieure totale avec toutes les règles et à résister à toute tentation d’examiner ou de critiquer les règles ou les indications des supérieurs. Certes, la motivation première derrière cette vie d’obéissance est l'idéal de totale "immolation" de soi par amour du Christ, qui se réalise dans le fait de vivre constamment toutes les règles et les indications des supérieurs. Cette "immolation" de l'intellect et de la volonté est au cœur de l'"holocauste" que le Légionnaire est invité à vivre par amour du Christ et de l’Eglise. Alors que cette motivation est valable – des générations de Légionnaires l'ont adoptée de bonne foi – non seulement elle se montre profondément problématique à long terme, mais elle explique aussi le changement de personnalité négatif que beaucoup de Légionnaires, sinon la plupart, subissent au fil du temps : la superficialité dans l’expression de leurs émotions, le manque d’empathie et l'incapacité à établir des relations normales avec autrui dans les contextes les plus divers, la sensation générale de mener une vie "à part", etc.++ Les prêtres de la Légion ne dépassent qu’exceptionnellement cet état, mais seulement grâce aux nombreux talents et aux qualités humaines qu’ils apportent avec eux à la Légion.

Q. – Quels sont, à votre avis, les éléments les plus préoccupants et qui nécessitent une attention spéciale de la part des visiteurs?

R. – J’en citerai deux. Pourquoi, par exemple, quelque 25 prêtres de la Légion ont-ils encore été convoqués pour un "renouvellement spirituel" de deux mois dans le centre de spiritualité de la Légion à Cotija, Michoacan, au Mexique, et logés justement dans la maison (aujourd’hui centre de retraites et musée) où a grandi le père Maciel ? Pourquoi là ? Pourquoi à Cotija ? Pourquoi encore aujourd’hui? Pourquoi, par ailleurs, la Légion continue-t-elle à chercher des vocations ? Aujourd’hui ? Dans ces circonstances ? Pour la Légion du Christ, ce serait un vrai geste d’honnêteté que d’interrompre toute recherche de vocations au moins pendant la durée de la visite canonique ou, encore mieux, jusqu’au moment où elle aura remis de l’ordre chez elle.

L’une de mes préoccupations les plus graves est que les actuels séminaristes de la Légion ne sont pas en mesure de discerner correctement ce que le Christ leur demande de faire. C’est dû au fait qu’ils sont systématiquement privés du genre d’informations qu’ils ont le droit mais aussi le besoin fondamental de connaître : une connaissance complète des éléments de base de la double vie du père Maciel ; la conscience que la vie religieuse qu’ils s’apprêtent à vivre, avec ses règles et sa discipline interne, est profondément problématique et nécessite un examen et une révision de fond en comble ; une présentation complète des critiques raisonnables concernant la Légion et Regnum Christi ; et un aveu honnête des erreurs de la Légion de la part de ses dirigeants. Nous devrions tous trouver troublant que la plupart des séminaristes de la Légion - et des membres consacrés de Regnum Christi - vivent encore aujourd’hui leur vie quotidienne dans la plus grande ignorance de la plupart de ces choses, parce qu’ils sont virtuellement protégés de toutes les informations négatives concernant la Légion et Regnum Christi. C’est pourquoi il leur manque la liberté intérieure nécessaire pour discerner l'authentique voix de Dieu dans leur vie actuelle. C’est un point auquel les visiteurs doivent être très attentifs.

Une question encore plus profonde est bien sûr, celle du charisme. J’ai besoin, personnellement, que l’Eglise réaffirme enfin, de façon formelle, la valeur d’un charisme institutionnel de la Légion du Christ et de Regnum Christi. Les membres de Regnum Christi, en particulier, ont besoin que les plus hautes autorités de l’Eglise disent si un authentique charisme inspiré par l’Esprit-Saint a bien été à l’œuvre dans la Légion et dans Regnum Christi, ou si ce que l’Eglise a vu pendant les 68 ans du phénomène Légion a plutôt été Dieu qui tirait simplement un grand bien d’une initiative essentiellement humaine et pleine de défauts. Cette question - oui ou non, y a-t-il ici un authentique charisme institutionnel – est vraiment sérieuse et, telle qu’elle se présente dans le cas de la Légion, sans précédents dans l’histoire de l’Eglise. J’espère que les visiteurs trouveront des informations utiles qui aideront le Saint-Siège à trouver la bonne réponse à cette question.

Enfin, je crains qu’on ne découvre d’autres victimes du père Maciel. Leur bien-être doit devenir plus nettement une priorité concrète et évidente pour les supérieurs de la Légion. J’espère que les principaux supérieurs, qui doivent maintenant avoir beaucoup plus d’informations à ce sujet, seront très ouverts aux questions des visiteurs.

Q. – Pensez-vous que l'actuelle direction de la Légion soit trop liée au fondateur, pour continuer à diriger la congrégation?

R. – C’est une bonne question. Le Saint-Siège peut intervenir, mais en définitive je crois que la bonne réponse à cette question pourrait venir d’un chapitre général de la congrégation. Celui-ci, à mon avis, devrait être mené sous le strict contrôle du Saint-Siège et en suspendant les règles actuelles pour un chapitre général qui se trouvent dans les constitutions actuelles de la Légion, pour élargir la participation à un plus grand nombre de membres, et notamment à ceux qui ne sont pas ou n’ont pas été à des postes de direction.

Q. – Une congrégation comme la Légion peut-elle survivre sans le "modèle" fourni par son fondateur?

R. – Dieu peut tout faire. L’Esprit-Saint peut sûrement faire apparaître un groupe de Légionnaires – des cofondateurs qui se sont dissociés intérieurement du père Maciel – qui, sous l'inspiration de l’Esprit, pourront offrir des modèles de vie aux futurs membres et guider une nouvelle génération de Légionnaires, en puisant dans le riche trésor de spiritualité religieuse qui est le patrimoine de l’Eglise. Et cela pourrait aussi être transmis au mouvement Regnum Christi.