Le père Maciel est arrivé, et avant de commencer sa conférence, a voulu nous faire écouter une chanson. C’était une chanson à paroles mexicaine, très mélancolique, qui racontait l’histoire d’un clown triste, qui derrière son masque, dissimulait une âme brisée : « Je suis un triste clown qui cache mon échec avec des rires de joie qui me remplissent de frayeur… je ne peux supporter mon visage, et devant le monde je rigole, alors que mon cœur souffre » disait le refrain.

Après avoir passé cette chanson, le père Maciel a commencé sa conférence. Il s’est mis à parler de ces religieux incohérents et inconsistants, qui menaient une double vie, qui se mentaient à eux-mêmes et aux autres… en refusant de vivre pleinement leur vocation légionnaire et en cherchant l’occasion de justifier leur fuite. Petit à petit, le père Maciel s’énervait, en nous parlant du péché, de notre vocation légionnaire, du salut éternel de notre âme, de l’irresponsabilité devant Dieu de certains religieux…

Le soir, nous nous sommes couchés avec un sentiment terrible de culpabilité. Car qui pouvait dire qu’il n’avait pas au fond de lui quelques difficultés ? Nous avons tous une double vie, quelques péchés secrets… mais c’est bien le but de la vie, et spécialement de la vie religieuse, de purifier cela ! Pourquoi le père Maciel s’en était pris avec une telle violence ?

Je n’avais aucun moyen d’interpréter cela et il était impensable de critiquer les paroles du fondateur. Alors, il fallait postuler que le fondateur, qui était plus proche de Dieu que moi, devait avoir reçu quelques inspirations de là haut… J’étais loin d’imaginer alors que le père Maciel avait lui-même vécu une double vie !

Mais le drame du péché, c’est qu’il nous conduit à juger les autres comme on est, et à douter de la miséricorde de Dieu. L’origine de cette spiritualité tellement culpabilisante vient de là, je crois. En proie à ses propres péchés, le père Maciel a sans doute reporté sa peur du péché sur les autres. Peut-être que le sentiment tellement oppressif d’urgence apostolique provenait d’un conflit personnel, d’un profond dégoût de la propre misère qui l’habitait ? Peut-être a-t-il cherché à se justifier devant Dieu à travers l’œuvre de la Légion ? Je ne sais pas et je ne vais pas plus loin, car c’est là le mystère du cœur de l’homme, qui n’appartient qu’à Dieu de juger.

En tout cas, j’ose affirmer que l’interprétation que le père Maciel fait dans de nombreuses lettres sur le jeune homme riche est erronée. Une lecture de ce texte pourrait nous faire croire en effet que le jeune homme riche s’en va, triste de ne pouvoir répondre à l’appel du Christ. Ce n’est pas tout à fait exact : l’Evangile précise qu’il était triste parce qu’il avait de grands biens. Ce n’est pas le fait de ne pas répondre à l’appel qui rend l’homme malheureux, mais l’attachement aux richesses et aux biens de ce monde, comme le prouve la suite du texte de l’Evangile. Jésus laisse l’homme libre de le suivre quand il l’appelle à une vocation particulière. Son appel n’est jamais une contrainte morale, ce qui serait une contradiction avec la nature même de l’amour. Jésus respecte infiniment la liberté de l’homme, car il l’aime. Et il l’aime sans condition. C’est aussi simple que cela !