Pourquoi la Légion sent-elle qu’il est nécessaire de maintenir le secret, lequel est appelé de façon euphémistique « discrétion », dans le but de réaliser sa mission et de garantir sa survie ? Pourquoi la culture du secret et du doute repose-t-il au cœur de l’organisation ?

J’attire votre attention sur ce fait, qui me semble être l’un des ressorts de la spiritualité légionnaire : cette culture du secret permet d’entretenir un sentiment de persécution. Très vite, la spiritualité légionnaire sensibilise ses membres au fait que la Légion du Christ est harcelée de toutes parts par des gens, qui, pour quelques raisons obscures, la persécutent et cherchent à la détruire. Il suffit, encore une fois, de lire quelques unes des questions des examens pratiques pour s’en rendre compte :

  • Est-ce que je fais connaître la Légion aussi souvent que possible?
  • Est-ce que je la fait respecter et estimer par ma conduite?
  • Est-ce que cela me fait mall la voir diffamée?
  • Est-ce que je prie pour ceux qui la persécutent?
  • Est-ce que je fais tout mon possible pour éviter qu'elle soit persécutée?
  • Est-ce que je remercie Dieu pour ce signe de prédilection, celui de la persécution et de la calomnie?

C’est un lieu commun dans les prédications légionnaires : créer un sentiment d’oppression et de persécution, pour générer une adhésion plus forte de ses membres et justifier certains aspects de la discipline religieuse. Je me souviens qu’il y a quelques années, alors que j’accompagnais un groupe de jeunes français à Rome, que la première conférence, donnée par un prêtre qui travaillait alors à la direction générale : pendant une bonne heure, il nous a parlé, sans les nommer, de ces puissances économiques mondiales qui œuvraient, avec des moyens considérables, pour détruire l’Eglise. Remarquez bien que je ne nie pas forcément la réalité de ces faits, mais il ne me semble pas juste d’appuyer une spiritualité sur la peur. C’est pour cette raison qu’il convenait de protéger les sources de la spiritualité de la Congrégation… Voici quelques des principes légionnaires concernant la discrétion, que l’on trouve dans les « Principes et Normes de la Légion du Christ » (traduction personnelle, de l’anglais) :

567. Par amour pour la Légion et sens de responsabilité, le légionnaire prend soin de ne pas communiquer à des personnes étrangères à la Légion toute chose qui risquerait d’être mal interprétée à propos des diverses aspects de la vie religieuse dans la Légion, toute chose qui puisse être utilisée contre la Légion, toute chose que des supérieurs ne vous ont pas autorisés à communiquer, et tout ce qui peut nuire à la Légion.

570. Le légionnaire est très prudent dans ses relations avec des étrangers. Il répond avec précision, modération et discrétion aux questions qu’on peut lui poser, gardant à l’esprit le bien ou le mal qu’ils sont capables de faire à la Légion et à chacun en transmettant un fait ou en exprimant une opinion.

572. Il évite d’échanger ou d’avoir des discussions personnelles avec ses compagnons. Il vaut mieux référer ces problèmes à ceux que Dieu a désignés sur son chemin de loyauté et de réparation.

573. Il est très attentif à garder la conservation des écrits et documents de la Légion (constitutions, lettres du fondateur, manuels, statuts, décrets des chapitres et diverses communications, etc.). Il ne laisse pas à la portée d’étrangers, les garde toujours à leurs places désignées et ne les sort pas sans l’autorisation préalable du supérieur approprié.

Afin de garantir la fameuse « discrétion légionnaire », les légionnaires s’engagent de façon spécifique par un vœu privé « à ne jamais critiquer ouvertement, en paroles, écrit ou par d’autres moyens, les actes de gouvernement des supérieurs du mouvement, et d’informer immédiatement leur supérieur de tout religieux qui aurait enfreint ce vœu. »

Comment se vit ce vœu concrètement ? Voici une petite histoire qui m’est arrivé quelques mois après ma profession. Je venais d’arriver à Salamanque pour mes Humanités Classiques et ce jour là, nous avions un film en communauté. Passionné de cinéma, j’attendais ce moment avec impatience, car au noviciat, on ne voyait pas film ! Hélas, le film était un navet, les dialogues sans intérêts… le genre de film recette où l’on met ce que les gens veulent entendre, mais qui est complètement creux. En sortant, j’entends des frères faisant des commentaires élogieux. Je leur dis que je ne suis pas d’accord, et je leur expose mes critiques, particulièrement sur la pauvreté affligeante des dialogues… Quelques temps plus tard, j’étais convoqué dans le bureau du supérieur du centre, accusé d’avoir fauté contre mon vœu privé… (sic !)