(Les autres sont envoyés soit comme formateurs dans les centres de formation, soit dans les tournées de recherche de fonds.)

Afin de stimuler davantage le zèle des recruteurs, la Légion du Christ utilise des techniques empruntées au monde de l’entreprise : ainsi, nous recevions au début de l’année des fichiers Excel, dans lesquels nous devions mettre nos objectifs pour l’année : nos objectifs vocationnels (majeurs et mineurs) et nos objectifs de recherche de fonds. Ces fichiers devaient être révisés tous les mois et envoyés à la Direction Générale. Lors des réunions d’apostolat, les recruteurs vocationnels devaient annoncer au Directeur Territorial (devant les autres) le nombre de vocations qu’ils espéraient faire entrer au petit séminaire et au noviciat. Je n’ai jamais été très à l’aise avec ces méthodes, notamment parce que la spiritualité légionnaire nous conduisait assez fortement à considérer que le succès de nos apostolats dépendait avant tout de notre fidélité, de notre prière et de nos sacrifices… bref, de notre sainteté personnelle.

Bien que l’intention soit bonne – je pense qu’il est bon de se soucier de la pastorale vocationnelle – les dérives étaient hélas donc assez fréquentes. Car le fait d’envoyer des religieux chercher des vocations, avec de tels moyens, les conduisaient à avoir une influence excessive dans la décision des jeunes dont ils s’occupaient.

Pour trouver des vocations, nous avions besoin de former des « sources » : la technique, en France, consistait à tirer profit du grand nombre de vacances scolaires pour organiser des camps. Nous en organisions à chaque période de vacances : camps d’été, camps d’anglais, pèlerinage à Rome, etc. Ces camps étaient d’abord des lieux d’évangélisation : Prière du matin, temps spi, messe, partage d’Evangile, chapelet, adoration… Généralement, les enfants semblaient assez heureux, grâce aux charismes des pères et des frères et aux activités sportives et ludiques que nous organisions.

La plupart des jeunes qui avaient participé aux camps devenait membre de l’ECYD, le mouvement des légionnaires pour les jeunes : ils prenaient des engagements spirituels et apostoliques. On les invitait ensuite à participer à des camps un peu plus particuliers : des « convivences » à l’Ecole Apostolique de Méry-sur-Marne. Quel bonheur, pour un jeune, de découvrir une école où l’on n’avait pas à rougir de sa foi, où les élèves étaient gentils… et où, surtout, on faisait du foot tous les jours !

Quelques jours avant ces « convivences », les élèves de l’Ecole Apostolique recevaient la consigne d’éviter de parler des normes disciplinaires (notamment concernant le rythme des visites aux familles) aux jeunes participants, « qui n’étaient pas en mesure de tout comprendre ». Là aussi, il me semble que c’est une faute morale assez grave : non seulement parce qu’on cachait la vérité aux nouveaux venus, mais parce qu’en plus, on justifiait le mensonge aux yeux des élèves.

Pendant ces séjours, nous devions repérer ceux qui avaient des « inquiétudes vocationnelles » et les suivre de façon plus intense en direction spirituelle.

Il est assez normal qu’un enfant, d’une famille catholique pratiquante, ressente le désir du sacerdoce. Ce désir peut venir de Dieu et être le premier signe d’un appel, mais il me semble qu’il s’agit le plus souvent d’une marque de générosité spirituelle, propre à l’enfance. C’est pourquoi je crois qu’il faut être très prudent et éviter d’aller trop vite. Le désir de devenir prêtre n’est pas toujours le signe d’une vocation sacerdotale.

J’ajouterais que la pastorale vocationnelle avait un caractère souvent culpabilisant. Ainsi, dans les homélies et les formations, on mettait en avant le fait que la réponse à l’appel de Dieu était une question de générosité. La question de la liberté dans le choix intervenait très peu.

Parallèlement à ce travail, il fallait « cultiver » les familles, afin de les préparer et les aider à être généreuses en donnant leur enfant à Dieu. Là aussi, je crois qu’il y avait souvent un discours culpabilisant, qui faussait la liberté du choix des parents.

Bien entendu, il y avait aussi de très belles choses dans l’apostolat des vocations. Il m’est arrivé plusieurs fois de voir naître des vocations et d’être le témoin du miracle de l’appel de Dieu.

Mais néanmoins, je me suis rendu compte qu’à long terme, le travail que nous faisions conduisait à des impasses : nos imprudences provoquaient tellement de dégâts que les portes des familles et des diocèses se fermaient les unes après les autres. Le travail vocationnel était souvent contreproductif. A force de forcer la main à tout le monde, nous finissions par nous faire une quantité impressionnante d’ennemis… J’ai reçu personnellement de nombreux témoignages de jeunes et de familles qui ont été très choqués, voire blessés, par ces procédés.