De même que le Christ n’avait pas prévu de plan de secours au cas où Pierre et les autres disciples échoueraient, de même le Christ a absolument besoin de toi pour réaliser son plan à travers la Légion du Christ. Mais si tu es persévérant, fidèle jusqu’au bout, prêt à mourir dans les tranchées pour le Christ, alors ta récompense sera grande au ciel.»

On nous apprenait que « la vocation n’est pas une matière négociable ». Afin de s’identifier tout de suite à notre mission, nous recevions notre soutane dès notre entrée au séminaire, à peine dix jours après notre arrivée au noviciat. Il n’était jamais question de « discernement », mais de « persévérance finale »… A Légion, vous êtes libre de dire « oui » !

Voici un extrait des actes du Second Chapitre général de la Légion du Christ (traduction personnelle de l’anglais) :

476. Dans nos réflexions dans la salle du Chapitre, à propos de ce que Nuestro Padre nous a enseigné à maintes reprises sur la persévérance dans la vocation, nous croyons utile de noter les choses suivantes : Avant tout, nous devons garder dans l’esprit que la persévérance est un don de Dieu quotidien, que nous avons à lui demander. C’est Lui qui commence son travail en nous et c’est Lui qui porte d’abord cette charge. La persévérance dans la vocation requiert aussi la coopération de l’homme libre qui est appelé. Cette coopération a le soutien de supérieurs et celui de la communauté, qui sans la remplacer l’accompagne dans sa fidélité à Dieu. C’est donc le légionnaire qui a l’inébranlable responsabilité de répondre à l’appel de Dieu. Il répond à Dieu, en faisant raisonner son invitation dans le sanctuaire inviolable de sa propre conscience. Il peut l’accepter ou la refuser, mais ne peut pas faire que Dieu ne l’ait pas appelé ou demander d’être remplacé en réponse. (…) La persévérance est le résultat d’avoir développé un plan de vie et un choix personnel par Jésus Christ et se garder avec décision de se permettre de contempler la possibilité de regarder en arrière. C’est ce que nous avons entendu de nombreuses fois de la bouche de Nuestro Padre : « La vocation n’est pas une matière négociable ».

Parmi les examens pratiques (des examens de conscience que nous devions faire par écrit et remettre à notre supérieur), il y en avait un sur la vocation, où l’on pouvait lire ce genre de questions :

  • Est-ce que je demande à Dieu, avec humilité et confiance, qu’il m’accorde la grâce de persévérer jusqu’à ma mort à cette vocation ?
  • Ai-je eu des moments de crise dans ma vocation ? Sont-elles fréquentes ?
  • En suis-je venu à dire que je n’avais pas la vocation ? Ai-je consentis à ces pensées ?

Le discernement est déjà un péché à la Légion!!

Il y avait également les « moyens de persévérance » qui devaient nous aider à rester fidèles aux exigences de notre engagement religieux : ainsi, par exemple, nous ne pouvions jamais sortir seuls, même pour faire une petite course : il fallait toujours être accompagné par un autre légionnaire. Nous ne devions jamais regarder la télévision, lire les journaux ou écouter la radio, bien entendu… même lorsque nous rendions visite à des gens ou à notre famille.

De même, on nous demandait de ne pas parler de ceux qui quittaient la Légion. « C’est le mystère de la vocation ». Il fallait « admirer leur décision » et « prier pour eux ». Généralement, on découvrait que l’un d’entre nous avait quitté la Congrégation au retour d’une journée de promenade. On trouvait alors son bureau et sa cellule vide… Personne, ni même le supérieur, n’annonçait ce départ.

Tout cela conduisait naturellement à culpabiliser celui qui se posait encore des questions, ou qui, sentant l’appel de Dieu – comme je l’étais – se sentait toujours très mal à l’aise avec une telle discipline de vie et de tels moyens d’apostolat. Encore une fois, tout cela était accentué par le fait que nous ne devions pas parler de cela entre nous, mais seulement avec notre supérieur… qui, bien sûr, tout en voulant notre bien, devait nous aider à rester fidèle à notre vocation légionnaire.

Ainsi, ceux qui auraient aimé réfléchir ou souffler un peu étaient subtilement culpabilisés. Je me souviens particulièrement d’une conférence du père Maciel, au cours de laquelle ce dernier s’en était pris avec des paroles très dures contre un frère qui lui avait fait part, dans un billet, de ses doutes vocationnels. Devant plus de deux cents religieux, dont la moitié de novices, le père Maciel avait lu le mot de ce frère (sans le nommer), puis poussant un soupir, avait dénoncé l’incohérence de ce malheureux frère. Je me souviens qu’à un certain moment, il s’était même exclamé, en fureur : « Mais qu’il parte, ce frère ! Moi, je l’ai toujours dit : les portes de la Légion sont toujours ouvertes ! ». Ces paroles raisonnent encore en moi avec effroi… Qui aurait eu le courage, après une telle malédiction, de quitter le navire ?

Mais pouvions-nous seulement le quitter ce navire ? Après avoir donné notre témoignage vocationnel un peu partout et après avoir demandé à nos parents et à tous nos proches de l’argent pour aider la congrégation… Comment oserions-nous renoncer ? Notre photo n’était-elle pas parue sur le site internet de la Légion du Christ avec un témoignage émouvant : « Dieu m’a saisi ! », « J’ai compris que Dieu m’appelait ! »… ? En fait, je crois que le fait de donner trop vite notre témoignage n’était pas une bonne chose, car cela nous obligeait à étaler en plein jour des éléments très personnels. Voulant faire le bien, nous en disions plus que nous ne pensions réellement, mais ce faisant, on s’engageait envers tous ceux qui nous connaissaient, admiraient notre choix et priaient pour nous.

Et puis, plus le temps passait, plus il était difficile de penser à quitter la Légion… après cinq, dix ou quinze ans passés dans la congrégation, souvent à l’étranger, les relations avec notre famille étaient devenues tellement faibles… qu’il était pratiquement impossible de rentrer chez nous. J’ai trouvé ce témoignage très dur chez de nombreux ex-légionnaires : « Quand je me suis retrouvé dans ma famille, que je n’avais pas vu depuis tant d’années, je me suis senti comme un étranger parmi les miens ».

Le jour où j’ai quitté la Légion, j’ai dû moi-même porter l’opprobre de la trahison. Il n’y a pas de mot pour décrire le sentiment d’angoisse que l’on ressent quand on quitte le centre, emmené par un supérieur qui nous offre un sourire compatissant et forcé. Je tremble encore quand je pense à ce souvenir atroce… Lorsque je suis monté dans l’avion, je tremblais, prenant ma tête dans les mains en me répétant « Qu’est-ce que j’ai fait ? Mon Dieu ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Je vous ai trahi ? Vais-je me damner ?». Ce sentiment de trahison, je l’ai également retrouvé dans de nombreux témoignages d’anciens légionnaires.

Mon supérieur de l’époque avait tout fait pour m’empêcher de prendre la décision de sortir, mais le jour où j’ai pris fermement cette décision, il m’a affirmé, comme si c’était une évidence, qu’en fait, je n’avais pas la vocation du tout, qu’il fallait que je refasse ma vie, que je me marie et que je continue quelques apostolats avec le mouvement (sic).

Bien que dans une moindre mesure, il me semble important de préciser que les élèves du petit séminaire étaient – et sont encore – l’objet de pressions morales similaires. J’ai relu récemment la prière de consécration des élèves de l’Ecole Apostolique de Méry-sur-Marne. Dedans, on pouvait lire cela : 

« Accorde-nous la grâce de la persévérance finale à notre vocation légionnaire de cofondateur, pour collaborer avec tous les légionnaires dans cet œuvre providentiel et à être ainsi de plus en plus conscientes que la Légion est dans nos mains ». (Je laisse les fautes d’orthographe volontairement).

Personnellement, je pense que faire dire à des gamins une telle chose est une faute grave. C’est de la manipulation, ni plus ni moins. Et cette manipulation est d’autant plus grave que les enfants sont jeunes, malléables à merci et n’ont pas de recul ni de discernement. Parfois je me demande même si cette prière était vraiment adressée à Marie, ou n’était pas plutôt un moyen de faire adhérer les jeunes qui la prononçaient à leur vocation.

Quelques mois après avoir quitté la Légion du Christ, j’ai voulu rencontrer un jeune de 15 ans que j’avais fait entrer à l’école apostolique. D’après sa mère, il était devenu anorexique. Il me fallait donc me rendre au petit séminaire. Par précaution, j’ai fait la demande au supérieur, qui m’a évidemment expliqué qu’il était trop tôt, que ma visite risquait de semer le trouble chez les élèves qui m’avaient connu en religieux…