Concrètement, l’intégration se faisait essentiellement pendant les deux années de noviciat : là, nous recevions à haute dose des formations sur les principes légionnaires. Tout était codifié : depuis la façon de manger des spaghettis (on n’avait pas le droit de les enrouler autour de sa fourchette) ou les frites (qu’on n’avait pas le droit de piquer avec sa fourchette !), de monter des marches d’escalier (une par une), de se coiffer ou de s’asseoir à table (par la gauche ; on se lève par la droite ; et quand on est assis, on n’a pas le droit de croiser les jambes !).

Dans le livre des Normes d’urbanité, que l’on étudiait régulièrement et auquel on nous demandait de conformer notre vie de façon inconditionnelle, se trouve 333 paragraphes : chaque paragraphe règlementant jusque dans les détails les plus infimes les bonnes manières légionnaires. On y trouve des règles détaillant la façon de se tenir pendant la prière, la façon de rire, de converser avec des frères légionnaires ou avec des étrangers, des indications sur la façon de manger des fruits (même pour manger des clémentines, il nous était interdit d’utiliser les mains !), le poisson, la viande, le pain, les légumes, le poulet, la soupe, etc.

Pendant le noviciat, on avait, parmi les distributions de la journée, la « prière vespertine », qui consistait à lire les lettres du fondateur (une douzaine de gros volumes), l’étude des Constitutions (que nous devions apprendre par cœur) et le cours d’ « explication des normes » par le supérieur. Il y avait également une fois par semaine un cours de savoir-vivre. Afin de nous aider à prendre au sérieux notre intégration, nous devions établir un « Programme de Réforme de Vie », au cours de nos exercices spirituels : sur ce programme, nous devions inscrire un idéal, une devise, nos défauts les plus importants et les résolutions concrètes que nous prenions pour l’année. Ce programme était complété par un autre : celui de « formation humaine », où de nouveau nous prenions des résolutions, etc. A cela, il faut ajouter encore un programme, avec d’autres résolutions : le programme d’équipe.

Je précise que tous ces moyens étaient sans doute bons en soi, mais tellement idéologisés, mécaniques et obligatoires… qu’ils devenaient vraiment étouffants.

Notre « intégration » était l’objet des entretiens hebdomadaires que nous avions avec notre directeur spirituel. Notre « assistant », qui était notre supérieur immédiat, s’occupait de notre « formation humaine ». Nous avions un entretien avec lui toutes les deux semaines.

Pour nous aider à nous intégrer, nous avions également les examens de conscience. Il y en avait quatre par jour et chacun durait entre 5 et 10 mn :

  • le matin, juste avant le début de la méditation : il s’agissait de réviser nos engagements
  • à la fin de la méditation, pour « examiner » notre méditation
  • avant l’angélus de midi, pour examiner notre conduite au cours de la matinée
  • pendant les prières du soir, pour examiner notre conduite au cours de l’après-midi et, éventuellement, nous confesser (une fois par semaine)

Le dimanche, ainsi que pendant les Exercices Spirituels, nous faisions également un « examen pratique », qui durait une demi-heure et que nous devions remettre ensuite à notre supérieur : il s’agissait d’une série de questions, relatives à des thèmes différents, afin de nous aider à progresser dans notre vie spirituelle ainsi que dans notre intégration à l’idéal de vie légionnaire.

Au début, je pensais que mon dégoût pour ces examens pratiques signifiait que j’étais trop orgueilleux pour me remettre en cause. Alors je finissais par l’accepter, comme tous les autres. Aujourd’hui, j’ai compris que mon dégoût provenait surtout de l’aspect culpabilisant et intrusif de ces derniers.

Parmi les multitudes de questions que l’on trouve dans les examens pratiques, en voici quelques unes qui me semblent assez symptomatiques :

  • Est-ce que j'aime la Légion comme la Mère qui m'a tout donné?
  • Suis-je enthousiaste des méthodes de formation et d'apostolat de la Légion? Est-ce que je pense qu'ils me vont bien? Est-ce que je pense qu'ils répondent aux besoins des âmes et aux critères et aux besoins de l'Église?
  • Me suis-je identifié avec cet esprit? Ai-je assimilé sa mystique? Puis-je dire que je pense comme la Légion, que j'aime comme elle, que je sens comme elle? Est-ce que je sens responsable des plans de Dieu pour elle?
  • Est-ce que je réalise qu’une seule grâce, acceptée ou rejetée, peut déterminer mon salut ou ma damnation ?
  • Ai-je fait une résolution de ne jamais refuser Dieu dans aucune chose ?
  • Suis-je résolu de toujours Lui plaire en tout ?
  • Est-ce que la devise « La vie d’un Légionnaire est une vie de douleur » a des conséquences pratiques dans ma vie?
  • Est-ce qu’elle me donne un idéal, mais seulement dans les mots, et rien de plus ?
  • Est-ce qu’elle me fait reculer et douter ma vocation ?
  • Est-ce que je pense que la mortification est seulement une partie négative de ma vocation sacerdotale, ou comme l’un des plus effectifs moyens pour montrer mon amour pour le Christ, pour la Légion et pour les hommes ?

Enfin, il y avait aussi les bilans d’équipe, où l’on se faisait, les uns aux autres, des corrections fraternelles. Une ou deux fois par mois, nous nous retrouvions par équipe, et, en s’appuyant sur des textes officiels de la congrégation (Constitutions, Principes et Normes, Normes d’urbanité), on se faisait des « apportations mutuelles » afin de s’entraider à corriger nos défauts. En théorie, je crois que cela pouvait être effectivement un bon moyen pour se remettre en cause et pour progresser, mais la vérité, c’est que le fait d’institutionnaliser une telle chose ne faisait qu’accentuer le contrôle que nous avions les uns sur les autres. Cela avait parfois tendance à créer des tensions entre certains frères. Et puis, il faut bien avouer que c’est très humiliant d’être corrigé en public, sans avoir le droit de réagir (il fallait sourire et remercier calmement le frère pour son apportation, même si celle-ci était fausse…). J’ajoute, bien sûr, que nous n’avions pas le droit de faire des apportations aux supérieurs.