Au simple fait d’évoquer son souvenir, les larmes s’agglutinent autour de ses yeux. Le journal Crónica a réussi à la retrouver dans son sanctuaire, une résidence luxueuse de Madrid. Elle est déconcertée. Le dialogue n’est pas facile. Derrière le porche, qui disparaît progressivement alors qu’elle ferme la porte, apparaît une maison sur un étage de 327 mètres carrés. C’est ici qu’elle vit, depuis quelques années, avec sa fille. Dans la maison, il n’y a ni mari, ni père. Il n’y en a jamais eu. Sa fille est le fruit d’une relation interdite. Qui sait combien d’histoires cette femme aura dû imaginer quand on lui posait des questions sur le père de sa fille ? Tout, pourvu de ne pas révéler l’effrayante vérité : c’était le fondateur de la congrégation ultra-catholique des Légionnaires du Christ, le père Marcial Maciel, qui lui fit un enfant, alors qu’elle avait 26 ans.

Le bébé, Norma Hilda Rivas – qui a aujourd’hui 23 ans – a reçu le nom d’un simple laïc, sans vœu de chasteté. Peut-être l’un des noms adoptés par Maciel parmi les nombreuses fausses identités qu’il utilisait pour séduire des femmes riches, auxquelles il extirpait jusqu’au dernier centime. Elle ne porte pas son nom, mais il y a quelque chose à laquelle elle ne peut renoncer : son sang. Elle est la fille du pécheur. Et héritière d’un patrimoine, celui des Légionnaires, que certains estiment de la valeur de Repsol YPF, une compagnie de presque 20.500 millions d’euros en actifs.

« Elle vit tout cela très mal », se lamente sa mère. « Heureusement que c’est moi qui ai ouvert la porte », soupire-t-elle, préoccupée par l’état d’âme fragile de sa fille. « Tout cela a été très douloureux, vous ne pouvez pas imaginer ». Norma se démène pour protéger son intimité, et encore plus maintenant, depuis que le Vatican a ordonné une enquête sérieuse sur elles et tous les autres désastres – abus sexuels, pédérastie, maîtresses, mensonges, espionnage, scandales économiques… - que Marcial Maciel a laissé derrière lui.

SON REFUGE SECRET

Norma n’utilise plus le téléphone portable. Pour parler avec elle, il faut laisser un message qu’elle écoutera plusieurs heures plus tard, certainement tôt le matin, lorsque personne ne peut la déranger. Habiter dans une résidence protégée en permanence fait partie du stricte contrôle que cette femme de quarante-huit ans s’est imposé dans sa vie, avec l’objectif de protéger son anonymat. « Je ne sais même pas comment ils vous ont laissé entrer ici… Je suis désolé de ne pas vous inviter à entrer », commente-t-elle alors que la servante, habillée avec un uniforme à carreaux bleu et blanc et couronnée par un petit chapeau, s’éloigne pour rejoindre la zone de service.

Elle garde le silence quelques secondes pour s’assurer que personne ne l’entende. Elle désire parler. Cela fait trop de temps qu’elle se tait. Pendant ce temps, d’autres parlent pour elle. Sur les blogs Internet les commentaires prolifèrent depuis que l’on a reconnu l’existence d’une fille secrète au fondateur des Légionnaires : « Norma fille est une personne charmante, mais je dois aussi vous dire que, parce qu’elle a été abusée par son père, Maciel (…) elle a un traumatisme sévère de l’enfance qu’elle n’arrivera, je pense, jamais à dépasser », commente une internaute signant du nom d’Angelica Galas. Elle en est venu jusqu’à insinuer que Norma a pu être complice de ces abus. « On a dit beaucoup de mensonges », balbutie Norma Baños la mère depuis sa maison madrilène. « Je veux déjà éclairer le fait que j’étais une mineure quand tout cela a commencé ». Norma insinue des abus. Parler sans dire. C’est sa manière de récupérer quelque chose du territoire de sa vie qu’elle a perdu lorsqu’elle fit la connaissance de Marcial Maciel. Cela a eu lieu à Acapulco, une ville prospère située dans le troisième état le plus pauvre du Mexique, Guerrero, caractérisée par des différences sociales énormes. Elle aurait appartenu à la classe privilégiée. Elle possède des traits indigènes, les cheveux foncés, une petite taille… mais son ton de voix modéré, sa correction, sa façon de se vêtir avec simplicité et élégance, avec des couleurs sombres, ou encore sa façon de s’adresser à la servante, dénotent que Norma Hilda est une femme éduquée, probablement aisée comme les autres femmes que le père Maciel séduisit.

A celle-ci, il lui a laissé deux maisons à son nom dans l’immobilier exclusif de Madrid, ainsi que trois places de parking, tout cela pour une valeur de deux millions d’euros. En plus, la mère et la fille recevait un solde conséquent mensuel, partie du prix que l’organisation ultra-catholique aurait payé pour le silence de ces deux femmes au cours d’un accord qui aurait été conclu apparemment il y a quelques mois. Avec d’autres, comme Flora Barragán, une très grande bienfaitrice de la Légion, Maciel n’a pas eu la même générosité. A cette dernière, il est parvenu à la dépouiller de 35 millions d’euros.

HOMMES ET FEMMES

Ici ne s’achève pas la liste des femmes séduites et « exploitées économiquement », selon Alejandro Espinosa, un ex légionnaire, que le fait d’être un neveu de Maciel n’a pas empêché de tomber entre ses griffes. Talita Reyes, Pepita Gandarillas, Pachita Pérez, Deme de Galas, Dolores Barroso, Guillermina Dikins, Josefita ou Consuelo Fernández, veuve d’un diplomate espagnol en poste au Mexique, entre autres, ont succombé devant son apparence de piété et de grande sainteté. Celui-ci se référait toujours à « son mal » : une soi-disant maladie qui provoquait une rétention du sperme, lequel obstruait le conduit urinaire et lui provoquait de terribles douleurs de prostate. Selon lui, il avait besoin de sexe pour se soigner. (…)

Beaucoup de ces femmes ne pourront déjà plus demander leur reste. Mais avec le temps surgissent de nouvelles voix. On parle d’un autre enfant, de deux, de trois… Certains pourraient réclamer leur héritage à travers des avocats comme José Bonilla, le seul à avoir gagné un procès pour pédophilie contre les Légionnaires du Christ, à Mexico. D’autres, comme la fille espagnole, auraient accepté, pour le moment, un accord économique.

- Il vous revient, à vous, beaucoup d’argent, qui est actuellement en possession des Légionnaires, non seulement à cause de l’héritage, mais aussi à cause des préjudices moraux.

- Bien sûr, nous avons beaucoup souffert.

Le silence de Norma a été son unique monnaie d’échange pendant toutes ces années. Alors que Maciel était vivant (il est mort aux Etats-Unis, le 31 janvier 2008), elle habitait avec sa fille dans des résidences luxueuses à Séville et Madrid. Elles sont arrivées en Espagne avec un visa « sans objectif professionnel », selon ce que stipule le consulat espagnol au Mexique. Dans la capitale andalouse, elles ont occupé un appartement dont une publicité, dans les années 70, ventait ainsi : « Appartement de l’Edificio Estadio : Appartement de luxe. Marbre et bois nobles, air conditionné à tous les étages, … »

Après, elles ont déménagé à Madrid, dans une ville jouxtant le quartier du Pilar. Tout cela a été payé, d’après Bonilla, qui cite comme source un prêtre légionnaire « miné par la culpabilité », avec l’argent des bienfaiteurs de la congrégation. La fille espagnole de Maciel a suivi, en plus, quelques cours à l’Université Anahuac (Mexico DF), propriété des Légionnaires, où l’on « connaissait son identité » ; et, d’après certaines sources, elle aurait aussi suivi des cours à l’Université Francisco de Victoria de Madrid, qui appartient également à l’organisation.

D’après José Bonilla, les Légionnaires savaient depuis plusieurs années l’existence de la fille de Maciel. « Il la présenta au Pape Jean-Paul II. Il y a des photographies qui le prouvent ». Cet homme lettré assure qu’il peut également apporter des documents en plus : « J’ai des lettres, des photographies et des enregistrements provenant d’un haut fonctionnaire », qu’il promet de rendre public bientôt.

BLÁZQUEZ, ENQUÊTEUR

Norma a-t-elle été complice des secrets de Marcial Maciel ? « Je ne savais pas qui il était », affirme-t-elle avec douleur. Est-il possible que la tromperie ait duré jusqu’à ce que Benoît XVI oblige Maciel à se retirer en 2006 ? La mère et la fille savaient-elles qui il était quand il les présenta au Pape Jean-Paul II ? Norma Rivas n’a jamais cessé de l’appeler « papa », même devant le souverain pontife…

Pour résoudre toutes ces questions, Benoît XVI a nommé un groupe de visiteurs, avec plein pouvoirs, parmi lesquels se trouve le vice-président de la Conférence des Evêques d’Espagne, Ricardo Blázquez. Ce dernier, qui est également évêque de Bilbao, travaille intensément depuis le 15 juillet. Le temps urge : Rome veut un premier rapport pour le mois d’octobre. Blázquez a dû renoncer à ses vacances d’été à Villanueva del Campillo (Ávila). Mais peu importe. Il vit pour Dieu, pour son diocèse et pour ce que demande le Pape.

Dans une preuve éloquente de l’estime dont il bénéficie à Rome, le prélat basque sera chargé de superviser, intervenir et inspecter les centres de la Légion en Espagne, en France, en Allemagne, en Suisse, en Irlande, en Hollande, en Pologne, en Autriche et en Hongrie. Dans son agenda figure déjà la date d’une rencontre avec la fille secrète du fondateur de la Légion, ainsi qu’avec sa mère. « Ils sont partis en vacances pour un mois », affirme leur servante.

Les directeurs de la Légion en Espagne sont également appelés à rencontrer l’évêque en Espagne, ainsi que quelques anciens membres de la Légion. L’un d’eux s’appelle Patricio Cerda. Ce prêtre a passé plus de trente ans dans la congrégation et connaît au détail près la plupart de ses péchés. Il y a huit ans, écœuré par ce qu’il voyait à l’intérieur, il est sorti, s’est sécularisé, s’est marié et aujourd’hui il dirige l’Association des victimes de la Légion du Christ. « Nous avons envoyé un message à Blázquez et il nous a répondu qu’il désirait nous rencontrer. Il va nous recevoir très bientôt. Nous attendons de pouvoir trouver une date dans nos agendas », explique-t-il. Ce faisant, Blázquez reste discret par prudence, et aussi parce qu’il est sous le secret pontifical.

En plus de l’évêque de Bilbao, la commission investigatrice romaine est composée de quatre autres visiteurs répartis autour du monde. Mais Blázquez et ses quatre compagnons ne vont pas trouver beaucoup de facilité du côté de la Légion du Christ. « Leur mission sera très délicate. Une fois détecté l’énorme cancer de Maciel dans le corps de la Légion, ils devront voir jusqu’où s’étendent ses ramifications et extirper tous les organes contaminés », affirme Patricio Cerda. Selon son jugement, les métastases affectent toute l’œuvre. Depuis les finances jusqu’à la spiritualité et la gestion : « tout est pourri ».

D’après Patricio, « une fois prouvé que Maciel était un pédophile, un pervers sexuel, qui a une fille reconnue comme telle et, au moins, trois autres en plus ; qu’il utilisait des drogues , agissait à sa guise, avec d’énorme sommes d’argent d’origine douteuse, les visiteurs devront enquêter à fond sa conduite morale et les finances de l’ordre ».

En plus, Blázquez devra évaluer le degré de complicité de ses collaborateurs. La triade qui dirige actuellement la Légion est la même qui a entouré Maciel pendant son long règne à la tête de la congrégation : le directeur général, Alvaro Corcuera, le vicaire général, Luis Garza et le procurateur général, Cristóforo Fernández. Jusqu’à quel point étaient-ils au courant et ont-ils aidé Maciel ? Mario González, auteur de L’Eglise du silence, assure dans la revue mexicaine Proceso, que « les trois ont été complices » et que « Cristóforo a été un éphèbe de Maciel qui, en plus, lui procurait des jeunes mineurs pour qu’il abuse d’eux ». Les visiteurs devront vérifier aussi si l’on continue aujourd’hui, dans la Légion, à vouer un culte à la personnalité de Maciel. « Quand ‘notre père’, comme on l’appelait, mangeait un bonbon, on conservait le papier d’emballage. Ou la serviette avec laquelle il se lavait », commente Cerda. « Mon plus grande rêve, quand que j’étais à l’intérieur, était qu’on m’offrit une photo signée par lui ».

- Les portraits du fondateur omniprésent ont-ils été ôtés ?

- Il apparait que certains, oui, mais on continue de citer ses écrits.

En plus de la perversion sexuelle et du culte de la personne, Blázquez devra enquêter aussi sur les flux financiers dont s’alimente la Légion du Christ. « J’estime que la congrégation a une capacité économique similaire à l’une des grandes entreprises mondiales. Mais c’est un argent qui circule de façon très opaque. C’est là quelque chose que Maciel a laissé très bien ficelé ».

En détachant le titre de Maciel sur les biens et l’origine de l’argent, une porte pour la demande économique des héritiers du fondateur s’ouvrira. Bien que le Droit Canonique interdise à un religieux de posséder des biens – ils appartiennent à la communauté qui les couvre – et, donc, les laisser en héritage. José Bonilla pense que les membres de la famille de Maciel pourront effectivement réclamer leur part, à travers les voies civiles. « C’est une organisation créée pour son fondateur, tout tournait autour de lui. Il n’est pas impossible que les biens soient à son nom propre ou à des gens de confiance », poursuit-il. D’après les informations recueillies par Crónica, Armando Arias Sánchez ainsi que deux frères, dont le nom de famille est Carretano, feraient partie de ceux-là. Bien entendu, les Légionnaires ne sont pas prêts à céder : « Seul l’argent les intéresse ».

Une fois l’inspection achevée et le rapport présenté à Rome, il restera plusieurs solutions. La moins probable est que l’on confirme les dirigeants actuels dans leur mission. La plus logique serait que l’on chasse la triade directrice actuelle et que l’on convoque un chapitre général pour élire quelques nouveaux chefs « non-contaminés ». La solution la plus crainte par les Légionnaires est que Rome les oblige à se dissoudre, et, si besoin, à refonder, après avoir fait un grand ménage et une damnatio memoriae (condamnation de la mémoire) du fondateur. La même chose que les capucins durent faire en 1520. Bien que, pour les Légionnaires, comme pour Norma, l’ombre de Maciel les poursuivra éternellement.

TROIS FILS EN PLUS, UNE FAMILLE NOMBREUSE ?

« Plus le temps passe, plus le nombre des enfants de Maciel augmente », écrit il y a quelques semaines Sanjuana Martínez, un journaliste mexicain, spécialiste des cas de pédophilie cléricale et auteur d’un livre sur le sujet (Man to púrpura), pour l’agence de presse Cimac. D’après Martínez, qui parle de trois héritiers possibles, en plus de Norma Hilda, celui-ci « ne cachait pas ses enfants à son entourage le plus proche, voyageait avec eux autour du monde et leur donnait la possibilité d’étudier dans d’importantes universités internationales ».

Tout à changé avec la mort de Maciel. « Ses trois supposés-fils mexicains se retrouvèrent sans protection… Ce sont eux qui, au moins, ont tenté de récupérer une partie de l’héritage en exigeant à la Légion du Christ la part qui leur revenait, mais il est possible qu’il y ait d’autres héritiers, ici et à l’étranger », révèle dans son texte l’informatrice, prix national du journalisme au Mexique en 2006 et 2007.

Ces fils et filles auront-ils droit à un héritage, qui serait colossal ? « Maciel possédait de l’argent et l’utilisait à son usage personnel, mais n’aurait jamais dû posséder des biens, car selon le Droit Canonique, aucun religieux ne peut en avoir ni en laisser à son héritage », affirme avec une voix claire et sereine l’ex prêtre légionnaire, Alberto Athié, qui a dénoncé devant les autorités religieuses les activités du fondateur des Légionnaires. Athié entendit un jour, étant prêtre, le récit des abus présumés souffert par un ex légionnaire, l’ex recteur de l’Université Anáhuac Juan Manuel Fernández Amenábar, aux mains de Maciel. Selon son opinion, tout fils présumé qui voudrait réclamer l’héritage du religieux, pourra seulement aspirer à une reconnaissance de paternité et à ce que l’ordre se charge de son entretien jusqu’à sa majorité. D’autres voix disent que les fils de Maciel pourront exiger, à travers une demande civile, une partie de l’héritage des Légionnaires.

C’est un autre ex-légionnaire, José Barba, victime présumée des abus de Maciel, qui apporte plus d’informations. Selon cet ancien séminariste, professeur à l’Institut Technologique Autonome du Mexique, il y a une grande quantité de biens au nom de Maciel et des ses testamentaires. Barba, devant la question de à combien peut s’élever la fortune personnelle de Maciel, utilise comme moyenne le budget annuel de l’ordre, qui est de 500 millions d’euros, pratiquement le triple du Vatican (la valeur totale du patrimoine des Légionnaires pourrait dépasser les 20 milliards d’euros). Bien que, fait-il remarquer, la congrégation religieuse a tendance à toujours gonfler ses chiffres : le nombre de ses membres, de prêtres et, pourquoi pas, son propre budget. Mais des enfants de Maciel – un, deux, trois, quatre… - ils n’en parlent jamais.