Il y a
exactement un an, au cours d'une interview au sujet de l'affaire Maciel et de
l'avenir de la Légion, le père Williams a dit la chose suivante : "Si
tout cela avait éclaté il y a 30 ou 40 ans, la Légion aurait été détruite
immédiatement"... 'Mon explication personnelle, c'est que Dieu a peut-être fait
en sorte que tout ceci sorte suffisamment tard..."
Un moment de stupeur, d'épouvante... Le père Thomas Williams, l'icône de la
Légion, bardé de diplômes, passant sa vie à enseigner la morale... n'était pas
capable de formuler un jugement éthique de base sur une question à laquelle un
enfant de cinq ans aurait su répondre. Oui, vous avez bien entendu: le père
Williams défendait l'idée selon laquelle Dieu aurait permis que des crimes
épouvantables soient commis et la justice non rendue... pour permettre à la
Sainte Légion du Christ de ne pas être détruite au passage. "Désolé les gars:
vous avez été violé, agressé, il vous a brisé votre enfance, votre
adolescence... et peut-être votre vie entière; on vous a ensuite accusé d'être
des traitres et des Judas; on a répandu des calomnies infâmes sur vous... mais
MYSTERIEUSEMENT, c'était la volonté de Dieu!"
Je dois avouer que cette affirmation m'a profondément blessée: quand tout
d'un coup, vous réalisez que ces gars qui passent leur temps à regarder le
monde de haut, à faire des grands discours moralisateurs... apparaissent dans
leur vérité, incapables de distinguer le bien du mal quand c'est à eux
d'élaborer un simple jugement moral. Cela m'a beaucoup troublé, et les
révélations que nous avons eu ces derniers jours n'ont fait que corroborer mon
intuition. D'un personnage au jugement clivé, nous avons découvert que le
personnage entier était clivé. Et ceci explique sans doute cela.
Je
publie ci-dessous un court extrait de ce qui est, sans doute, l'ouvrage le plus
brillant que j'ai lu jusqu'ici sur les phénomènes psychologiques en jeu dans ce
genre de communauté. Je vais même aller un peu plus loin: je crois que sans ces
clés d'interprétation, il est absolument impossible de comprendre quoi que ce
soit au problème. Aussi, je ne saurais que trop vous conseiller de lire ce
livre. C'est un véritable trésor!
Le clivage
Le clivage de l'objet est un mécanisme qui permet au sujet de scinder en
deux parties l'objet avec lequel il est en relation, l'une bonne, l'autre
mauvaise. Ce mécanisme inconscient évite le constat douloureux que le même
objet est à la fois bon et mauvais ; il peut ainsi être et rester
idéalisé. Au lieu d'accepter la réalité nuancée et ambivalente, le sujet coupe
l'objet en une partie bonne avec laquelle il reste en lien et qui continue de
porter l'idéalisation, et en une partie mauvaise dont il dénie
l'existence.
Le milieu religieux offre des possibilités au déploiement de ce mécanisme de
clivage. Le monde, tel que se le représentent certains croyants, est scindé en
deux entre les fidèles et les infidèles, les alliés de la foi et ses ennemis,
les traditionalistes et les progressistes, les bien-pensants et les autres, les
croyants évolués et les bigots. Ces clivages sont souvent des symptômes du
repli identitaire. Il s'enracine dans un fond archaïque de type manichéen.
D'une manière plus générale, chaque réalité est classée en «bien» ou «mal». Ce
qui est «bien» appelle immédiatement une comparaison de ce qui est mal en
contre-point. Les critères de jugement empruntent plus aux valeurs personnelles
et aux loyautés envers la famille et le milieu qu'aux valeurs strictement
religieuses. La manière de s'habiller, de décorer la maison, de recevoir les
amis, de s'exprimer, rien n'échappe au jugement et à la classification binaire.
Face à toute réalité extérieure, la personne est en position haute. Elle
rejette tout ce qu'elle ne connaît pas et évite toute remise en question. Elle
s'identifie elle-même à ce qu'elle a étiqueté comme «bien». Ce dispositif la
protège.